Les guerres qui ont tout changé
Ce soir on entre dans un siècle que tes arrière-grands-parents ont traversé : le vingtième. Et il faut que je te prévienne tout de suite, ce ne sera pas un épisode léger.
L'audio de cet épisode arrive bientôt.
La mère Ce soir on entre dans un siècle que tes arrière-grands-parents ont traversé : le vingtième. Et il faut que je te prévienne tout de suite, ce ne sera pas un épisode léger. C'est le siècle où l'humanité s'est blessée elle-même à une échelle qu'on n'avait jamais vue. Mais avant les guerres, je veux te raconter ce qu'on croyait juste avant.
Le fils On croyait quoi ?
La mère On croyait au progrès. Pas seulement aux machines, aux trains, à l'électricité. On croyait que l'Histoire elle-même montait, comme un escalier. Qu'on devenait chaque année un peu plus civilisés, un peu plus doux, un peu plus raisonnables. En Europe, en mille neuf cent treize, beaucoup de gens pensaient sincèrement que la grande guerre entre nations était devenue impossible. On était trop modernes pour ça, croyait-on.
Le fils Et un an après, c'était la guerre.
La mère Un an après, c'était la Première Guerre mondiale. Été mille neuf cent quatorze. Et ce qui a sidéré tout le monde, ce n'est pas seulement qu'elle ait eu lieu, c'est comment elle a tué. Les mêmes machines dont on était si fiers, les usines, la chimie, les chemins de fer, on les a retournées pour tuer en série. Des hommes par dizaines de milliers en une seule journée, sur quelques kilomètres de boue. On appelle ça les tranchées : deux lignes d'hommes terrés dans la terre, face à face, pendant quatre ans.
Le fils Quatre ans dans des trous ?
La mère Quatre ans. Le gaz qui brûle les poumons, ça apparaît là. Les obus qui tombent sans qu'on voie l'ennemi. Et au bout, presque dix millions de morts. Des soldats, mais aussi cette idée-là qui meurt : l'idée que l'escalier montait. On comprend soudain que la même intelligence qui soigne peut massacrer, que le progrès technique ne rend pas meilleur. Souviens-toi de Gilgamesh, le tout premier soir : un roi qui se croyait invincible et que la mort rattrape. Là, c'est une civilisation entière qui se croyait invincible.
Le fils Mais attends. Il y a eu des guerres atroces avant le vingtième siècle. Les massacres, les villes rasées, ça existe depuis toujours. Pourquoi tu dis que celle-là change tout ?
La mère C'est une vraie objection, et tu as raison sur un point : la cruauté n'a pas attendu le vingtième siècle. Ce qui change, c'est l'échelle et la méthode. Avant, tuer beaucoup demandait beaucoup de bras et beaucoup de temps. Là, l'industrie permet de tuer beaucoup avec peu de bras, vite, presque proprement, à la chaîne. La même organisation qui fabrique des voitures se met à fabriquer de la mort. Garde ce mot : industrielle. Parce qu'on va en avoir besoin pour la suite, et la suite est pire.
Le fils Pire que dix millions de morts ?
La mère La Première Guerre se termine en mille neuf cent dix-huit, mal, dans l'humiliation et la rancune. Vingt ans plus tard éclate la Seconde Guerre mondiale, mille neuf cent trente-neuf. Plus large, plus longue, sur presque tous les continents. À la fin, on ne compte plus en millions mais en dizaines de millions de morts, et pour la première fois davantage de civils que de soldats. Des villes entières effacées, des familles, des enfants. Et au cœur de cette guerre, il y a un crime qui a un nom à part, parce qu'il n'est pas comme les autres.
Le fils Lequel ?
La mère La Shoah. L'extermination des Juifs d'Europe par l'Allemagne nazie. Et je vais te le dire avec exactitude, sans rien adoucir, parce que tu as l'âge de l'entendre et qu'on n'a pas le droit de le dire autrement. Un État a décidé, froidement, par écrit, dans des bureaux, d'effacer de la terre un peuple entier : les hommes, les femmes, les vieillards, les nourrissons. Pas parce qu'ils avaient fait quoi que ce soit, mais seulement parce qu'ils étaient nés juifs.
Le fils Comment on tue un peuple entier « par écrit » ?
La mère C'est là que revient le mot industrielle. On a recensé, fiché, trié des êtres humains comme on gère un stock. On les a entassés dans des trains de marchandises, déportés vers des camps construits exprès pour ça. Et dans certains de ces camps, on a bâti des chambres à gaz : des pièces où l'on enfermait des centaines de personnes à la fois pour les asphyxier, puis brûler les corps. À la chaîne. Six millions de Juifs ont été assassinés ainsi. Avec eux, on a aussi exterminé des Roms, des handicapés, persécuté et tué des opposants, des homosexuels. La méthode de l'usine, appliquée à l'extermination d'êtres humains. C'est ça, la blessure que le vingtième siècle a infligée à l'idée même d'humanité.
Le fils Je ne sais pas quoi répondre à ça. C'est trop grand.
La mère Tu n'es pas obligé d'avoir une réponse. Devant ça, le silence est juste. Mais il faut comprendre une chose, et c'est pour ça qu'on en parle dans une série sur la fragilité. Tous ces gens qui se croyaient à l'abri, dans un pays moderne, avec des lois, des voisins, une vie ordinaire, ont découvert que rien ne les protégeait. Que l'État censé les défendre pouvait devenir la machine qui les tue. La fragilité humaine, on l'avait toujours connue face à la maladie, à la nature, au temps. Là, on l'a découverte face à nous-mêmes, à grande échelle, organisée.
Le fils Donc le danger, ce n'était pas la nature. C'était les humains.
La mère Exactement. Et c'est pour ça que toute la suite de ce siècle, tous les penseurs qu'on va rencontrer, ne se demandent plus seulement « comment supporter de mourir ». Ils se demandent : comment, après ça, continuer de croire en l'être humain ? Comment refonder quelque chose ? Plusieurs d'entre eux ont vécu cette horreur dans leur chair. Certains y sont morts. Et pourtant, du fond de cette nuit, ils ont continué à penser, à écrire, à tenir à un cœur qui pense. On va les écouter.
La mère Voilà ce que je voudrais que tu gardes de ce soir : le pire dont l'humanité est capable n'est pas un retour à la barbarie d'avant, c'est une barbarie ultra-moderne, organisée, bureaucratique. Ce n'est pas l'absence de civilisation, c'est une civilisation qui se retourne. Et la seule défense, c'est de ne jamais détourner le regard.
La mère Et je te laisse avec une question. Quand on apprend qu'un crime énorme est en train de se commettre, loin ou près de nous, qu'est-ce qui fait que certains détournent les yeux et que d'autres, au péril de leur vie, refusent ? Toi, ce regard que tu portes sur ce qui te dérange, tu en fais quoi ?
Jetés dans la vie
Ce soir, une question toute simple, et que tu t'es peut-être déjà posée sans le savoir. Est-ce que tu as demandé à naître ?
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La mère Ce soir, une question toute simple, et que tu t'es peut-être déjà posée sans le savoir. Est-ce que tu as demandé à naître ?
Le fils Non. Évidemment que non. Personne ne demande à naître.
La mère Voilà. Personne. Tu n'as choisi ni ton époque, ni ton pays, ni ta famille, ni ta langue, ni ton corps. Un jour tu es là, déjà au milieu de tout ça, avec une vie sur les bras que tu n'as pas commandée. Il y a un philosophe allemand du vingtième siècle qui a fait de cette évidence le cœur de sa pensée. Il s'appelle Martin Heidegger.
Le fils Et il a inventé un mot compliqué pour dire « personne ne demande à naître » ?
La mère Un peu, oui, mais le mot est beau, alors je te l'offre. En allemand il dit Geworfenheit. Ça veut dire, mot à mot, le fait d'être jeté. L'être-jeté. On est jetés dans l'existence, comme on jetterait quelqu'un dans l'eau sans le prévenir. On se retrouve là, déjà en train de nager, sans avoir choisi ni l'eau, ni l'heure, ni le bord.
Le fils Jeté, c'est violent comme image.
La mère C'est fait exprès. Il aurait pu dire « on apparaît », « on vient au monde ». Il dit jeté, parce qu'il y a là quelque chose qui ne dépend pas de toi, qui te précède, et que tu ne rattraperas jamais. Tu n'étais pas dans la salle quand on a décidé que tu serais toi. Heidegger appelle ça aussi la déréliction : le sentiment d'être livré à une existence qu'on n'a pas choisie, sans mode d'emploi, sans garantie.
Le fils Mais attends, c'est un peu déprimant comme idée. À quoi ça sert de répéter qu'on n'a rien choisi ?
La mère Bonne objection. Et la réponse de Heidegger est l'inverse du déprime, justement. Regarde. Si tu n'as pas choisi d'être là, alors tu n'es responsable de rien de ce qui te précède : pas coupable d'être né tel pays, tel corps, telle famille. Ça, c'est jeté, c'est ta condition, comme pour tout le monde. Mais à partir de ce point de départ que tu n'as pas choisi, ce que tu fais de ta vie, ça, ça t'appartient. L'être-jeté, ce n'est pas une fin, c'est un sol. Le sol commun sur lequel chaque humain doit se tenir debout.
Le fils Donc tout le monde est jeté pareil ?
La mère C'est exactement ce qui m'intéresse pour notre série. Un ado de Rodez, de Bamako, de Lima, un roi, une réfugiée : tous jetés dans une existence non choisie, tous mortels, tous au fond logés à la même enseigne. C'est une fragilité de base, partagée, qui ne dépend ni de la richesse ni du pouvoir. Souviens-toi de Gilgamesh, le roi le plus puissant, qui découvre qu'il mourra comme le dernier des hommes. Heidegger dit la même chose autrement : on est tous des êtres jetés vers la mort, et c'est justement ça qui nous rend semblables.
Le fils Vers la mort ?
La mère Oui. Pour lui, savoir qu'on va mourir, ce n'est pas une mauvaise nouvelle à fuir, c'est ce qui peut rendre une vie vraie. Tant que tu te crois éternel, tu remets tout à plus tard, tu te laisses porter par ce que « les gens » font, tu vis la vie de tout le monde sans la choisir. Mais quand tu prends au sérieux que ton temps est compté, que c'est ta vie, unique, qui s'écoule, alors tu peux te demander : qu'est-ce que je veux vraiment en faire ? La conscience de la fin réveille la vie.
Le fils D'accord, ça je comprends. Mais il y a un truc qui me gêne. Tu m'as dit en début de saison qu'on allait être honnêtes sur les zones d'ombre. Heidegger, c'était quelqu'un de bien ?
La mère Tu as raison de le demander, et je n'allais pas l'éviter. La réponse est non, et il faut le dire clairement. Heidegger, dans les années trente, a soutenu le parti nazi. Il en a pris la carte, il est devenu recteur de son université sous le régime, il a prononcé des discours en faveur de ce pouvoir. Et même après la guerre, après qu'on a su tout ce que ce régime avait fait, il n'a jamais vraiment reconnu sa faute, jamais demandé pardon comme il l'aurait dû.
Le fils Donc le type qui dit de belles choses sur l'existence soutenait les gens qui exterminaient des peuples. Comment c'est possible ?
La mère C'est une des questions les plus dures de tout ce siècle, et je ne vais pas te servir une réponse facile. Une grande pensée n'innocente pas l'homme qui la porte. Pouvoir écrire des choses profondes et justes sur la condition humaine n'empêche pas de se compromettre avec l'horreur, parfois de la servir. L'intelligence ne rend pas bon. On l'a déjà vu : le progrès technique ne rend pas meilleur, l'intelligence philosophique non plus.
Le fils Alors on jette ses idées avec lui ?
La mère C'est tout le débat, et il n'est pas tranché. Certains disent : sa pensée est gangrenée par ses choix, méfions-nous de tout. D'autres disent : une idée juste reste juste même dite par une main sale, à condition de ne jamais oublier la main sale. Moi je te propose ceci : on garde l'idée d'être-jeté parce qu'elle éclaire vraiment notre condition, et on garde aussi, collée à elle, la mémoire de l'homme qui s'est compromis. Les deux ensemble. Ne jamais séparer la beauté d'une pensée du courage, ou de la lâcheté, de celui qui la vit.
Le fils Donc juger les idées et juger les gens, c'est pas la même chose.
La mère Tu viens de poser un des outils les plus importants pour tout le reste de ta vie d'esprit. Voilà ce que je voudrais que tu gardes de ce soir : nous sommes tous jetés dans une vie que nous n'avons pas choisie, et c'est notre sol commun, notre fragilité partagée. Mais ce que nous faisons de ce sol, là, nous en répondons. Heidegger l'a pensé mieux que personne, et il l'a vécu plus mal que beaucoup.
La mère Et je te laisse avec une question. Toi qui n'as pas choisi d'être jeté ici, à cette époque, dans cette vie, qu'est-ce que tu veux vraiment en faire, maintenant que tu sais qu'elle est à toi et qu'elle ne durera pas ?
Levinas, ton visage me demande
Hier on a parlé d'un philosophe qui s'est compromis avec le nazisme. Ce soir, je veux te faire rencontrer un homme qui a vécu l'autre bout de cette histoire : il en a été une victime.
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La mère Hier on a parlé d'un philosophe qui s'est compromis avec le nazisme. Ce soir, je veux te faire rencontrer un homme qui a vécu l'autre bout de cette histoire : il en a été une victime. Il s'appelle Emmanuel Levinas.
Le fils Il était juif ?
La mère Juif, né en Lituanie au début du vingtième siècle, installé en France. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il est fait prisonnier comme soldat français. Lui survit, parce qu'il est dans un camp de prisonniers de guerre, séparé des camps d'extermination. Mais presque toute sa famille restée en Lituanie, ses parents, ses frères, est assassinée par les nazis. Il sort de cette guerre vivant et entouré de morts. Et toute sa pensée, ensuite, va sortir de cette question : après ça, sur quoi peut-on encore fonder le bien ?
Le fils Et il trouve quoi ?
La mère Une réponse qui a l'air toute simple et qui change tout. Il dit : le fondement de la morale, ce n'est pas une règle, ce n'est pas un raisonnement, ce n'est même pas Dieu d'abord. C'est un visage. Le visage de l'autre.
Le fils Un visage ? Comme une tête, des yeux, un nez ?
La mère Plus que ça, mais pars de là. Imagine que tu croises quelqu'un. Tant que tu le regardes de loin, c'est une silhouette, une catégorie : un vieux, un sans-abri, un étranger, un type. Mais s'il se tourne et que son visage t'apparaît vraiment, ses yeux qui te regardent, là, quelque chose se passe que tu ne contrôles pas. Tu ne peux plus en faire une chose. Ce visage te dit quelque chose, avant même qu'il ouvre la bouche.
Le fils Il te dit quoi, un visage qui ne parle pas ?
La mère Levinas répond par une phrase que je veux que tu retiennes. Le visage de l'autre te dit : tu ne tueras pas. Avant tout discours, avant toute loi, le visage nu d'un autre humain, surtout quand il est fragile, te commande de ne pas lui faire de mal. Tu peux désobéir, bien sûr. On peut tuer. Mais on ne peut pas le faire sans avoir d'abord senti, et étouffé, cet appel-là. Le visage est désarmé, et c'est justement son absence de défense qui te désarme.
Le fils Attends, c'est étrange. Tu dis que c'est parce que l'autre est faible qu'il a un pouvoir sur moi ?
La mère Tu as mis le doigt exactement sur le cœur de Levinas, et c'est génial que tu le ressentes comme étrange, parce que ça l'est. Oui. C'est un renversement total. Dans toute l'histoire, on a pensé la force comme ce qui commande : le plus fort impose, le plus faible obéit. Levinas dit l'inverse. C'est le plus fragile qui m'oblige. Le bébé qui pleure, le vieillard, l'affamé, le réfugié : leur faiblesse même est une demande qui pèse sur moi, à laquelle je ne peux pas faire « comme si je n'avais pas vu ». La vulnérabilité de l'autre, ce n'est pas son défaut, c'est ce qui me rend responsable.
Le fils Mais c'est pas un peu beau pour être vrai ? Parce que justement, pendant la Shoah, des gens ont vu des visages d'enfants terrorisés et ils ont tué quand même. Donc le visage, ça n'a rien empêché du tout.
La mère C'est l'objection la plus dure, et elle est juste, je ne vais pas la fuir. Tu as raison : le visage n'est pas une barrière magique. On peut le piétiner. Le siècle de Levinas le prouve atrocement. Mais regarde comment lui retourne ça. Justement, dit-il, pour tuer en masse, il a fallu tout un travail pour cacher les visages. On a transformé des personnes en numéros tatoués sur le bras. On les a entassés dans des wagons sans nom. On a inventé un langage administratif pour ne plus jamais dire « cet homme, cette femme, cet enfant ». Toute la machine d'extermination a consisté à effacer le visage, parce qu'on savait qu'un visage, on ne peut pas le tuer facilement.
Le fils Donc le mal commence quand on arrête de voir les visages.
La mère Exactement. Le mal de masse a besoin d'aveuglement. Il commence le jour où l'autre devient une catégorie, un chiffre, un dossier, un flux. Et c'est pour ça que Levinas appelle l'éthique la philosophie première. D'habitude, on pense que la philosophie commence par de grandes questions sur le monde, l'être, le savoir, et que la morale vient après, en bout de course. Lui renverse l'ordre. Avant de me demander ce qu'est le monde, je suis déjà sommé par le visage d'un autre. La responsabilité envers autrui passe avant tout le reste. Je suis responsable avant même d'avoir choisi de l'être.
Le fils Avant d'avoir choisi ? Mais alors je n'y peux rien ?
La mère Voilà le point fort. Pour Levinas, tu n'as pas décidé d'être responsable de l'autre, tu l'es déjà, du simple fait que des visages existent autour de toi. C'est comme l'être-jeté de l'autre jour : tu ne l'as pas choisi, mais c'est ta condition. Sauf qu'ici, ce n'est pas seulement « je suis jeté dans ma vie », c'est « je suis jeté en face d'autrui, et il compte sur moi ». Être humain, pour Levinas, c'est d'abord être pour l'autre avant d'être pour soi.
Le fils C'est exigeant. On peut pas être responsable de tout le monde.
La mère C'est vrai, et il le sait. Il ne te demande pas de sauver l'humanité entière. Il te demande une chose plus modeste et plus radicale : ne jamais effacer le visage de celui qui est devant toi. Ne jamais le réduire à une étiquette. Le sans-abri, le camarade qu'on harcèle au lycée, la personne qu'on insulte derrière un écran parce qu'on ne voit pas son visage, justement. Tout commence par ça : est-ce que je le laisse être un visage, ou est-ce que j'en fais une chose ?
La mère Voilà ce que je voudrais que tu gardes de ce soir : ce n'est pas la force qui crée le devoir, c'est la fragilité. Le visage du plus faible me demande, avant tout mot, de ne pas lui faire de mal, et cet appel-là, je peux l'étouffer, mais je ne peux pas faire comme si je ne l'avais jamais entendu.
La mère Et je te laisse avec une question. La prochaine fois que tu seras tenté de juger quelqu'un à distance, sur une étiquette, derrière un écran, demande-toi : est-ce que je tiendrais les mêmes mots si son visage était là, à trente centimètres, en train de me regarder ?
Weil et Hillesum, le cœur qui pense
Ce soir, deux femmes. Elles ne se sont jamais rencontrées, elles ne se connaissaient pas. Elles sont mortes jeunes, à un an d'écart, en pleine Seconde Guerre mondiale.
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La mère Ce soir, deux femmes. Elles ne se sont jamais rencontrées, elles ne se connaissaient pas. Elles sont mortes jeunes, à un an d'écart, en pleine Seconde Guerre mondiale. Et toutes les deux ont cherché la même chose impossible : comment garder un cœur qui pense et qui aime au milieu de l'horreur. La première s'appelle Simone Weil. La seconde, Etty Hillesum.
Le fils Weil, comme l'autre Simone, Simone Veil ?
La mère Bonne question, et attention, ce sont deux personnes différentes. Simone Veil, avec un V, c'est la rescapée d'Auschwitz devenue ministre, beaucoup plus tard. Simone Weil, avec un W, c'est une philosophe, née à Paris en mille neuf cent neuf, morte en mille neuf cent quarante-trois. C'est d'elle qu'on parle ce soir. Une intelligence immense, normalienne, professeure de philosophie, et quelqu'un d'absolument incapable de regarder la souffrance des autres de loin.
Le fils Comment ça, incapable de la regarder de loin ?
La mère Elle était brillante, elle aurait pu rester dans ses livres. Au lieu de ça, elle a voulu vivre ce que vivaient les plus faibles. Elle a quitté l'enseignement pour aller travailler à l'usine, à la chaîne, dans des conditions épuisantes, juste pour comprendre de l'intérieur ce que ça fait. Et là, elle découvre un mot qui va devenir le cœur de sa pensée. En français elle dit le malheur. Pas la simple douleur, pas la tristesse passagère. Le malheur, c'est quand la souffrance est si forte et si longue qu'elle finit par défaire l'être lui-même.
Le fils Défaire l'être ? Ça veut dire quoi ?
La mère Ça veut dire ceci. Une douleur normale, tu la traverses et tu restes toi. Mais le malheur extrême, l'affliction, quand on est écrasé trop fort et trop longtemps, ça t'enlève jusqu'à ta capacité de crier, de te révolter, parfois même de penser que tu mérites mieux. Weil dit que le malheur rend muet, qu'il fait honte à celui qui le subit, comme s'il devenait complice de ce qui l'écrase. C'est terrible et c'est vrai : les gens qu'on a le plus humiliés finissent parfois par croire qu'ils ne valent rien.
Le fils Donc le malheur, c'est quand on est tellement écrasé qu'on ne sait même plus se défendre.
La mère Exactement. Et la grande question de Weil, c'est : qu'est-ce qu'on doit à ces gens-là ? Sa réponse tient en un mot qu'elle rend presque sacré : l'attention. Faire attention, vraiment. Pour elle, la chose la plus rare et la plus précieuse au monde, c'est d'être capable de regarder quelqu'un qui souffre sans se détourner, sans le réduire à un cas, sans déjà penser à autre chose. Elle écrit cette phrase que je veux te donner : la capacité de faire attention à un malheureux est une chose très rare et très difficile, c'est presque un miracle.
Le fils C'est pas un peu fou de mourir jeune pour ça ? Elle est morte de quoi ?
La mère Pendant la guerre, réfugiée à Londres, malade, elle a refusé de manger plus que les rations qu'avaient ses compatriotes restés en France occupée. Elle s'est tellement affaiblie qu'elle en est morte, à trente-quatre ans. Certains disent que c'était de la sainteté, d'autres une démesure dangereuse. Tu as le droit de trouver ça excessif. Mais retiens l'idée, séparément de sa mort : porter attention au plus faible jusqu'à se mettre vraiment à sa place.
Le fils Et l'autre, Etty Hillesum ?
La mère Etty Hillesum, jeune femme juive des Pays-Bas, née en mille neuf cent quatorze. Elle n'est pas philosophe de métier, elle tient un journal intime. Et ce journal, écrit entre mille neuf cent quarante et mille neuf cent quarante-trois, alors que l'étau nazi se referme sur les Juifs d'Amsterdam, est devenu un des textes les plus bouleversants du siècle. Parce qu'on y voit, jour après jour, une femme qui sait ce qui l'attend et qui refuse de laisser la haine entrer en elle.
Le fils Elle savait qu'elle allait mourir et elle écrivait quand même ?
La mère Elle écrivait justement pour ça. Elle voit ses proches déportés, elle sait que son tour viendra. Et elle écrit une chose vertigineuse : elle dit qu'elle veut rester capable d'aimer la vie et les gens, même au bord du gouffre, parce que si elle laisse la haine la remplir, alors le nazisme aura gagné deux fois, dehors et en elle. Elle finit par travailler comme volontaire dans le camp de transit où l'on rassemble les Juifs avant la déportation, pour être avec les siens, pour adoucir un peu. Et elle est déportée, et elle est assassinée à Auschwitz en mille neuf cent quarante-trois, à vingt-neuf ans.
Le fils Mais attends, là je vais objecter. Garder un cœur qui aime quand on va te tuer, c'est beau, d'accord. Mais ça n'a sauvé personne. Pendant qu'elle protégeait son cœur, les bourreaux continuaient. Est-ce que ce n'est pas une façon d'accepter l'inacceptable, au lieu de résister ?
La mère C'est une objection sérieuse, et je ne vais pas la balayer, parce qu'elle touche un vrai problème. Tu as raison : la douceur de Hillesum n'a arrêté aucun train, et la résistance armée, ceux qui ont saboté, caché, combattu, ont sauvé des vies bien réelles. On a besoin de cette résistance-là. Mais regarde ce que Hillesum défend, qui est un autre front. Les nazis ne voulaient pas seulement tuer les corps. Ils voulaient prouver que dans des conditions assez atroces, n'importe quel humain devient une bête, haineuse et brisée. Hillesum, en restant humaine jusqu'au bout, leur a refusé cette victoire-là. Elle n'a pas sauvé son corps. Elle a sauvé quelque chose qu'ils voulaient détruire en elle.
Le fils Donc il y a deux façons de résister. Empêcher le crime, et refuser de devenir comme le criminel.
La mère Tu viens de dire mieux que moi pourquoi ces deux femmes comptent. Weil regarde la souffrance des autres avec une attention sans limite. Hillesum garde, au cœur de sa propre souffrance, un cœur qui continue de penser et d'aimer. Ni l'une ni l'autre n'a vaincu le mal. Toutes les deux ont prouvé qu'au plus noir, on peut rester un humain qui voit, qui pense, qui aime. Et dans un siècle qui a tout fait pour éteindre ça, c'est immense.
La mère Voilà ce que je voudrais que tu gardes de ce soir : faire attention à celui qui souffre, vraiment, sans se détourner, c'est presque un miracle, disait Weil ; et garder un cœur qui aime au bord du pire, c'est refuser au mal sa dernière victoire, montrait Hillesum.
La mère Et je te laisse avec une question. Quand quelqu'un autour de toi va mal, profondément mal, est-ce que tu es capable de simplement faire attention, de rester là sans détourner les yeux, même si tu ne peux rien réparer ?
Beauvoir, on fabrique des corps fragiles
Ce soir, une phrase. Une seule, mais une des plus célèbres et des plus discutées du vingtième siècle. Tu es prêt ? La voici. On ne naît pas femme, on le devient.
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La mère Ce soir, une phrase. Une seule, mais une des plus célèbres et des plus discutées du vingtième siècle. Tu es prêt ? La voici. On ne naît pas femme, on le devient.
Le fils On ne naît pas femme ? Mais si, on naît fille ou garçon, c'est dans le corps.
La mère C'est exactement la réaction qu'attendait celle qui a écrit cette phrase, et c'est tout l'intérêt. Elle s'appelle Simone de Beauvoir. Philosophe française, née en mille neuf cent huit. En mille neuf cent quarante-neuf, juste après la guerre, elle publie un livre énorme, deux gros volumes, qui s'appelle Le Deuxième Sexe. Et cette phrase en est le cœur.
Le fils Mais qu'est-ce qu'elle veut dire alors ? On naît bien avec un corps.
La mère Bien sûr. Elle ne nie pas qu'il y ait des corps différents, des bébés filles et des bébés garçons. Ce qu'elle distingue, c'est deux choses qu'on confond tout le temps. D'un côté, le sexe biologique, ce avec quoi tu nais. De l'autre, ce qu'elle appelle être une femme au sens social : la façon de se tenir, de parler, de s'habiller, ce qu'on a le droit de faire ou pas, ce qu'on attend de toi. Et ça, dit Beauvoir, ce n'est pas dans ton corps à la naissance. C'est fabriqué, jour après jour, par toute une société.
Le fils Fabriqué comment ?
La mère Dès le berceau. À une petite fille, pendant des siècles, on a dit : sois sage, sois douce, sois jolie, ne cours pas, ne te bats pas, ne parle pas trop fort, fais attention à toi, tu es fragile. À un petit garçon : sois fort, bats-toi, ne pleure pas, prends de la place. Répète ça mille fois, dix mille fois, pendant toute une enfance, et tu obtiens deux êtres qui se croient naturellement différents alors qu'on les a façonnés différents. La femme « faible », dit Beauvoir, n'est pas un fait de nature. C'est en grande partie un produit de l'éducation et de la société.
Le fils Attends, mais il y a quand même des différences réelles. En moyenne, les hommes sont physiquement plus forts, non ? Ça, c'est pas fabriqué.
La mère Très bonne objection, et Beauvoir ne la fuit pas. Oui, en moyenne, il y a des différences de force physique, c'est réel, elle ne le nie pas. Mais elle pose une question redoutable : à partir de cette petite différence de départ, qu'est-ce qu'on a construit ? Regarde. Si pendant des siècles tu interdis aux filles de faire du sport, de courir, de muscler leur corps, et que tu pousses les garçons à le faire, l'écart de force que tu observes ensuite, il vient d'où ? De la nature seule, ou de tout ce que tu as ajouté par-dessus ?
Le fils Donc on prend une petite différence de départ et on en fait une énorme par l'éducation.
La mère Voilà le cœur. Et là je veux te donner deux mots qu'on a posés dès le début de la série, parce que c'est exactement ce qui se joue ici. La fragilité subie, c'est celle qu'on a tous : on naît mortel, blessable, dépendant. La fragilité fabriquée, c'est celle qu'on rajoute à un groupe en le traitant d'une certaine façon. Beauvoir démonte une fragilité fabriquée. On a dit aux femmes qu'elles étaient faibles, on les a empêchées d'être fortes, puis on a montré leur faiblesse comme la preuve qu'elles étaient faites pour obéir. Le serpent qui se mord la queue.
Le fils C'est comme dans les épisodes sur l'esclavage et la colonisation. On rabaisse des gens, puis on dit que c'est normal de les rabaisser parce qu'ils sont en bas.
La mère Tu fais exactement le bon lien, et c'est pour ça que cette série te parle de tout ça ensemble. C'est le même mécanisme. Souviens-toi de notre fil rouge : qui tient le crayon de l'Histoire ? Pendant des millénaires, ce sont surtout des hommes qui ont écrit les livres, les lois, la science, et qui ont décrété ce qu'était une femme, et même ce qu'elle ressentait. Beauvoir dit une chose cinglante : dans cette histoire, l'homme s'est posé comme la norme, le modèle de l'humain, et la femme comme l'autre, le deuxième, défini par rapport à lui. D'où le titre : le deuxième sexe. Pas le second au sens du temps. Le second au sens de celui qui passe après.
Le fils Mais elle, comme femme, en mille neuf cent quarante-neuf, elle avait le droit d'écrire un livre pareil ?
La mère Tout juste. C'est important que tu réalises l'époque. En France, les femmes ne votent que depuis mille neuf cent quarante-quatre, cinq ans avant le livre. Beaucoup ne pouvaient pas travailler ou avoir un compte en banque sans l'autorisation de leur mari. Le livre de Beauvoir a fait scandale, on l'a insultée, attaquée. Et pourtant il a aidé des générations de femmes à comprendre que ce qu'on leur présentait comme leur nature était souvent une cage construite. Comprendre qu'une chose est fabriquée, c'est déjà commencer à pouvoir la défabriquer.
Le fils Donc si c'est construit, ça peut changer.
La mère Tu tiens là toute la force, et tout l'espoir, de cette idée. Ce qui est naturel, tu ne peux rien y faire : on ne décide pas de ne plus vieillir. Mais ce qui est fabriqué par une société, une société peut le défabriquer. Si la fragilité des femmes était purement naturelle, il n'y aurait rien à espérer. Beauvoir montre qu'elle est en grande partie construite, et donc qu'elle peut être déconstruite. C'est exigeant, c'est lent, mais c'est possible. Et ça vaut pour toutes les fragilités fabriquées, pas seulement celle des femmes.
Le fils Ça veut dire qu'on est plus libres qu'on croit.
La mère Pour Beauvoir, oui, et c'est tout son pari. On n'est pas condamné à être ce qu'on nous a dit d'être. Tu n'es pas réductible à ton étiquette, fille ou garçon, faible ou fort. Tu deviens, tu te fais, tout au long de ta vie. C'est vertigineux, parce que ça veut dire aussi que tu es responsable de ce que tu deviens. Mais c'est libre.
La mère Voilà ce que je voudrais que tu gardes de ce soir : quand on te présente la faiblesse d'un groupe comme une chose naturelle, méfie-toi, et demande qui avait intérêt à la fabriquer. Ce qui est construit par une société peut être changé par une société.
La mère Et je te laisse avec une question. Autour de toi, au lycée, dans ta famille, sur les écrans, quelles sont les choses qu'on te présente comme « naturelles » pour les filles, ou « naturelles » pour les garçons, et qui sont peut-être, en réalité, juste fabriquées ?
Arendt, le droit d'avoir des droits
Ce soir, une femme qui a tout perdu, puis tout repensé. Hannah Arendt. Philosophe, née en Allemagne en mille neuf cent six, juive. Quand les nazis arrivent au pouvoir, elle doit fuir.
L'audio de cet épisode arrive bientôt.
La mère Ce soir, une femme qui a tout perdu, puis tout repensé. Hannah Arendt. Philosophe, née en Allemagne en mille neuf cent six, juive. Quand les nazis arrivent au pouvoir, elle doit fuir. Elle est arrêtée, relâchée, elle s'enfuit en France, puis la France tombe aussi, et elle finit par traverser l'océan jusqu'aux États-Unis. Pendant des années, elle a été ce qu'on appelle une apatride.
Le fils Apatride, ça veut dire sans pays ?
La mère Plus précisément : sans État. Quelqu'un qu'aucun pays ne reconnaît comme son citoyen. Tu existes, tu es là, tu respires, mais aucun État ne dit « celle-là est des nôtres, nous la protégeons ». Arendt a vécu ça dans sa chair, et avec elle des millions de gens dans ce siècle : les réfugiés chassés par les guerres, les Juifs déchus de leur nationalité par les nazis, tous ceux qui se sont retrouvés sans papiers, sans terre, sans personne pour répondre d'eux.
Le fils Mais il y a les droits de l'homme, non ? On nous répète qu'on a des droits juste parce qu'on est humain.
La mère Tu mets le doigt exactement là où Arendt veut t'emmener, et sa découverte est dure. On nous dit en effet que les droits de l'homme appartiennent à tout être humain, partout, du seul fait qu'il est humain. C'est une très belle idée, née en partie au temps de Gouges et de la Révolution, tu t'en souviens. Mais Arendt observe quelque chose de glaçant. Dans la réalité, le jour où tu perds ton État, où plus aucun pays ne te reconnaît, ces droits magnifiques ne te protègent plus du tout.
Le fils Comment c'est possible ? Si c'est les droits de l'homme, ils devraient marcher pour tous les humains, même sans pays.
La mère C'est exactement le paradoxe qu'elle pointe. Sur le papier, oui. Dans les faits, qui fait respecter tes droits ? Un État. Une police, des tribunaux, des lois, un pays qui dit « ici, tes droits valent et je les défends ». Si tu n'as plus de pays, tu peux brandir tous les beaux textes du monde, il n'y a plus personne derrière pour les rendre réels. Arendt l'a vu de ses yeux : les apatrides avaient théoriquement tous les droits de l'homme, et concrètement, aucun. On pouvait les enfermer, les expulser, les laisser mourir, sans qu'aucun État ne s'en sente comptable.
Le fils Donc un droit que personne ne fait respecter, c'est comme s'il n'existait pas.
La mère Voilà. Et de là, Arendt forge l'expression que je veux te donner ce soir, et elle est magnifique de simplicité. Elle dit qu'avant tous les droits particuliers, le droit de parler, de circuler, de voter, il y a un droit plus fondamental encore, qu'on n'avait jamais nommé parce qu'on le croyait évident : le droit d'avoir des droits.
Le fils Le droit d'avoir des droits ? C'est bizarre comme formule, on dirait que ça tourne en rond.
La mère Ça en a l'air, mais écoute. Le droit d'avoir des droits, c'est le droit d'appartenir à une communauté humaine qui te reconnaît, qui te compte parmi les siens, où ta parole et ta vie ont un poids. Tant que tu as ça, une place dans le monde, tu peux réclamer tout le reste. Mais si tu perds ça, si tu deviens un être que personne ne reconnaît, alors tu perds le sol sur lequel tous les autres droits tiennent debout. C'est le droit zéro, celui sans lequel aucun autre ne fonctionne.
Le fils Et ça, on peut le perdre.
La mère C'est ça, le vertige. Arendt montre que ce droit-là, qu'on croyait acquis pour tout humain, peut être arraché. Il suffit qu'un État décide « tu n'es plus des nôtres », et que les autres États haussent les épaules. Tu deviens alors superflu. C'est son mot, et il est terrible : superflu, de trop, quelqu'un dont le monde estime qu'il pourrait aussi bien ne pas exister. C'est ce qu'on a fait à des millions d'humains au vingtième siècle avant, parfois, de les exterminer. On les a d'abord rendus superflus, sans place, sans État, sans visage. Tu te souviens de Levinas et du visage qu'on efface ? C'est le même mouvement, vu par le côté du droit.
Le fils Tu m'as dit qu'Arendt avait écrit aussi quelque chose sur le mal. Un truc qu'on cite tout le temps.
La mère Oui, et je vais en parler avec prudence, parce que c'est une idée souvent déformée. Des années plus tard, Arendt assiste au procès d'un haut responsable nazi qui avait organisé la déportation de Juifs vers les camps. Elle s'attendait à voir un monstre. Et elle décrit un homme d'apparence banale, médiocre, un fonctionnaire qui exécutait des ordres, remplissait des formulaires, et semblait surtout soucieux de bien faire son travail et d'avancer dans sa carrière. De là elle forge une expression : la banalité du mal.
Le fils La banalité du mal ? Ça veut dire que le mal n'est pas grave ?
La mère Surtout pas, et c'est la déformation qu'il faut éviter. Banalité ne veut pas dire que le crime est petit. Le crime est immense. Ça veut dire que celui qui le commet n'a pas forcément l'air d'un démon. Que d'énormes horreurs peuvent être commises par des gens ordinaires qui ne pensent pas, qui ne se demandent jamais ce qu'ils font vraiment, qui se contentent d'obéir et de suivre. Arendt dit que le danger n'est pas seulement les monstres rares, c'est l'absence de pensée chez des gens normaux. Le mal de masse a besoin de milliers de personnes qui ne se posent pas de questions.
Le fils Donc il faut se poser des questions. C'est ça la défense.
La mère C'est exactement ce qu'elle a passé sa vie à dire. Penser par soi-même, refuser de devenir un simple rouage qui exécute, garder la capacité de dire « non, ça, je ne le ferai pas », même quand tout le monde autour suit. C'est fragile, ça, la pensée, on peut l'endormir. Mais c'est peut-être notre meilleure protection contre le pire.
La mère Voilà ce que je voudrais que tu gardes de ce soir : le premier de tous les droits, celui sans lequel aucun autre ne tient, c'est le droit d'avoir une place dans le monde, d'appartenir à une communauté qui te reconnaît. Quand on retire ça à quelqu'un, on le rend sans défense avant même de lever la main sur lui.
La mère Et je te laisse avec une question. Aujourd'hui encore, des millions de gens sont sans papiers, sans pays qui les reconnaisse, à nos frontières. Quand on parle d'eux comme de chiffres, comme d'un flux, qu'est-ce qu'on est en train de leur retirer, avant même de leur retirer quoi que ce soit d'autre ?
Le care, prendre soin
Pour finir cette saison si sombre, je veux te parler de quelque chose de très doux et de très révolutionnaire à la fois. Une idée venue surtout de femmes, à la fin du vingtième siècle, et qui porte un nom anglais qu'on garde tel quel : le care.
L'audio de cet épisode arrive bientôt.
La mère Pour finir cette saison si sombre, je veux te parler de quelque chose de très doux et de très révolutionnaire à la fois. Une idée venue surtout de femmes, à la fin du vingtième siècle, et qui porte un nom anglais qu'on garde tel quel : le care. Ça se prononce comme l'anglais care, et ça veut dire à la fois le soin et le souci, prendre soin de quelqu'un et se soucier de lui.
Le fils Pourquoi un mot anglais ? On n'a pas « prendre soin » en français ?
La mère Si, et c'est même la meilleure traduction. On garde le mot anglais surtout parce que la grande pensée du care est née dans les pays de langue anglaise, avec deux chercheuses américaines. La première s'appelle Carol Gilligan, psychologue. Dans les années quatre-vingt, elle étudie la façon dont les gens raisonnent quand ils ont un choix moral difficile à faire.
Le fils Et elle découvre quoi ?
La mère Elle découvre une chose qui va faire du bruit. À l'époque, les grands modèles savants disaient qu'une personne « mûre » moralement, c'est quelqu'un qui raisonne en termes de règles, de principes, de justice abstraite. Et dans ces tests, les femmes ressortaient souvent comme « moins avancées » que les hommes. Gilligan flaire le piège. Elle écoute vraiment comment les femmes raisonnent, et elle comprend qu'elles ne sont pas en retard : elles parlent une autre langue morale.
Le fils Une autre langue ?
La mère Oui. Beaucoup, au lieu de partir de la règle générale, partaient des relations concrètes : qui va souffrir, qui dépend de moi, comment préserver le lien entre ces personnes. Pas « quelle est la règle juste », mais « comment prendre soin de ceux qui sont là, sans abandonner personne ». Gilligan dit : ce n'est pas une morale inférieure, c'est une autre voix, une voix qu'on avait méprisée parce que c'était souvent celle des femmes. Tu reconnais le motif de toute notre série ?
Le fils Qui tient le crayon. Ceux qui écrivaient les règles ont décidé que leur façon de penser était la bonne, et que l'autre était en dessous.
La mère Exactement ça. On avait pris la manière de raisonner d'un groupe dominant pour la mesure de tous, et on jugeait les autres ratés de ne pas lui ressembler. Gilligan rend sa dignité à cette autre voix. Et une deuxième penseuse, Joan Tronto, va en faire toute une politique. Elle pose une question simple et énorme : de quoi est faite, vraiment, une société ? Sa réponse : de soin. À chaque instant, quelqu'un nourrit, lave, soigne, console, élève, accompagne quelqu'un d'autre. Sans ça, aucune société ne tient une seule journée.
Le fils C'est vrai que sans tout ça, plus personne ne survit. Un bébé tout seul, il meurt.
La mère Et pas seulement le bébé. Toi, moi, tout le monde, à un moment, avons été ou serons totalement dépendants des soins d'un autre. Quand on naît, quand on est malade, quand on vieillit. Et c'est là que Tronto frappe fort. Pendant des siècles, la philosophie a fait comme si l'humain modèle était un adulte autonome, fort, indépendant, qui ne doit rien à personne. Tronto dit : c'est une fiction. Cet homme « indépendant » n'a jamais existé seul. Derrière chaque homme qu'on disait autonome, il y avait quelqu'un, presque toujours une femme, qui faisait la cuisine, élevait les enfants, soignait les vieux. Et ce travail-là, on l'a rendu invisible.
Le fils Invisible comment ? Si quelqu'un le fait, on le voit bien.
La mère Pas tant que ça. Réfléchis. Le travail de soin est souvent gratuit ou très mal payé. Quand une mère élève ses enfants, ça ne compte pas dans la richesse du pays. Les métiers du soin, aide à domicile, auxiliaire de vie, infirmière, agent dans une maison de retraite, sont parmi les moins payés et les moins reconnus, alors qu'ils sont parmi les plus essentiels. Et ils sont exercés en immense majorité par des femmes, souvent issues des groupes les plus modestes. Le soin tient le monde debout, et le monde fait comme s'il ne le voyait pas.
Le fils Mais attends, je vais objecter. C'est bien d'être autonome, non ? On nous répète qu'il faut être indépendant, ne pas dépendre des autres, se débrouiller seul. Tu es en train de dire que c'est faux ?
La mère Belle objection, et la réponse du care est subtile. Ce n'est pas que l'autonomie soit mauvaise. C'est bien de pouvoir faire des choses par soi-même, et la pensée du care ne te demande pas de rester un grand bébé. Mais elle dit : l'autonomie n'est pas le point de départ, c'est un moment, fragile et provisoire, entre deux périodes où l'on dépend des autres. On commence dépendant, on finira dépendant, et entre les deux, même au sommet de notre force, on tient grâce à mille soins qu'on ne voit pas. Penser à partir de la dépendance, et non à partir de l'autonomie, ça change tout le regard.
Le fils Ça change quoi, concrètement ?
La mère Tout, en fait. Si tu prends l'adulte fort et seul comme modèle de l'humain, alors la personne dépendante, le bébé, le malade, le vieillard, le handicapé, apparaît comme un cas à part, un problème, un coût. Mais si tu prends la dépendance et le soin comme le cœur de la vie humaine, alors prendre soin n'est plus une corvée méprisable, c'est la chose la plus haute et la plus commune qui soit. Et celui qui a besoin de soin n'est pas un raté de l'autonomie, c'est simplement un humain, dans un moment où nous serons tous, un jour ou l'autre.
Le fils Donc toute la série revient là. La fragilité, ce n'est pas un défaut de quelques-uns.
La mère Tu refermes la boucle exactement. Souviens-toi de Kisā Gotamī, tout au début : être fragile, ce n'est pas un défaut à réparer, c'est ce qui fait qu'on tient les uns aux autres. Le care, c'est la version politique et quotidienne de cette idée. Reconnaître que nous sommes tous dépendants, que le soin que des gens, souvent invisibles, souvent des femmes, nous donnent à chaque instant, est le vrai socle du monde. Et décider, enfin, de le voir, de le respecter, et de mieux le partager.
La mère Voilà ce que je voudrais que tu gardes de ce soir, et de toute cette saison si dure : l'humain n'est pas d'abord un être fort et seul qui parfois faiblit. Il est d'abord un être qui a besoin des autres et dont les autres ont besoin. Le soin n'est pas ce qu'on fait quand tout va mal. C'est ce qui fait tenir, en silence, tout ce qui va bien.
La mère Et je te laisse avec une question, pour cette semaine. Autour de toi, qui prend soin de qui, sans qu'on le remarque, sans qu'on le remercie ? Et toi, de qui prends-tu soin, et qui prend soin de toi, même quand tu ne le vois pas ?