Montaigne et le « Que sais-je ? »
Cette saison, on va passer du temps dans un seul coin du monde : l'Europe, entre le seizième et le dix-neuvième siècle. Et il faut être honnête tout de suite.
L'audio de cet épisode arrive bientôt.
Le père Cette saison, on va passer du temps dans un seul coin du monde : l'Europe, entre le seizième et le dix-neuvième siècle. Et il faut être honnête tout de suite. Ce n'est pas parce que les gens y pensaient mieux qu'ailleurs. À la même époque, il y a des sages en Chine, en Inde, dans le monde arabe, en Afrique, dans les Amériques. Mais c'est l'Europe, à ce moment-là, qui tient le crayon de l'Histoire : elle écrit, elle imprime, elle colonise, elle décide qui compte. Quand on raconte cette époque, on regarde donc par une fenêtre européenne. On va le dire à chaque fois, pour ne pas l'oublier.
La fille D'accord. Et on commence par qui ?
Le père Par un homme qui, justement, se méfiait des gens trop sûrs d'eux. Il s'appelle Michel de Montaigne. Il vit en France, dans le sud-ouest, au seizième siècle. Il naît en mille cinq cent trente-trois et il meurt en mille cinq cent quatre-vingt-douze. C'est une époque atroce : la France se déchire dans des guerres de religion, catholiques contre protestants, des villages entiers massacrés au nom de Dieu. Tout le monde est certain d'avoir raison, et tout le monde tue.
La fille Et lui, il pense quoi ?
Le père Lui, à un moment, il se retire. Il a une grosse tour, dans son château, avec sa bibliothèque, et il s'y enferme pour faire une chose que presque personne n'avait faite avant lui aussi franchement : se prendre lui-même comme sujet d'étude. Pas Dieu, pas les rois, pas les grandes idées. Lui. Ses doutes, ses peurs, ses humeurs, son corps. Il écrit des textes qu'il appelle des essais. Le mot vient de là : essayer, tenter, se tâter. Il ne prétend pas conclure. Il essaie.
La fille Attends, ça veut dire quoi, « essayer » ? Un livre, normalement, ça affirme des choses.
Le père Exactement, et c'est ça qui est nouveau. Montaigne refuse d'affirmer comme si c'était gravé dans le marbre. Il a même fait frapper une médaille avec une devise : « Que sais-je ? ». Trois mots. C'est une question, pas une réponse. Sa sagesse à lui, c'est de reconnaître tout ce qu'il ignore. Au milieu de gens qui s'entretuaient par excès de certitude, lui dit : et si on n'était sûrs de rien ? Et si le doute nous rendait plus doux les uns avec les autres ?
La fille Mais là je ne suis pas d'accord. Douter de tout, ça mène à rien. Si je doute que la Terre tourne, ou que deux et deux font quatre, je ne suis pas plus sage, je suis juste perdu. Il y a des choses qu'on sait, quand même.
Le père Ton objection est juste, et Montaigne ne dit pas le contraire. Il ne doute pas que le feu brûle. Ce dont il se méfie, c'est des grandes certitudes sur ce qui dépasse l'humain : qui a raison sur Dieu, quel peuple est supérieur, qui mérite de vivre ou de mourir. Là, il dit : attention, vous parlez de choses que vous ne savez pas, et vous tuez pour ça. À son époque, on découvre les Amériques, on rencontre des peuples qu'on appelle des sauvages. Montaigne écrit un texte célèbre où il retourne le miroir : il dit que ces peuples ne sont pas plus barbares que nous, et que nous, avec nos guerres et nos tortures, on est peut-être les vrais barbares.
La fille Ça, pour un Européen de cette époque, c'est gonflé.
Le père Très gonflé. Il ne va pas jusqu'au bout, il reste un homme de son temps, mais il fait quelque chose de rare : il doute de la supériorité des siens. Et ce doute vient d'une expérience très concrète, très charnelle. Parce que Montaigne souffre dans son corps. Il a la maladie de la pierre : des calculs dans les reins, des cailloux qui se forment et qu'il doit expulser dans des douleurs effroyables. Il en parle dans ses essais, crûment, sans pudeur. Ses crises, ses urines, la peur de mourir.
La fille Pourquoi il raconte ça ? C'est gênant.
Le père Parce que c'est justement là que se trouve sa philosophie. Un homme qui se tord de douleur dans son lit ne peut pas se croire le maître de l'univers. Le corps souffrant lui rappelle ce qu'il est : un être fragile, périssable, qui ne contrôle pas grand-chose. Et au lieu de cacher ça, il en fait le centre de sa pensée. Il a une formule qu'il emprunte aux anciens et qu'il fait sienne : « philosopher, c'est apprendre à mourir ».
La fille Apprendre à mourir ? On ne peut pas s'entraîner à mourir, on le fait une seule fois.
Le père C'est juste, et lui le sait. Ce qu'il veut dire, c'est qu'on passe sa vie à fuir l'idée de la mort, à faire comme si elle ne nous concernait pas. Et que cette fuite nous rend anxieux, agités, durs. Apprendre à mourir, pour lui, c'est apprivoiser cette idée, la regarder en face assez souvent pour qu'elle cesse de nous terroriser. Pas pour être triste : au contraire, pour être enfin libre de vivre. Celui qui a fait la paix avec sa mort n'a plus besoin de se croire invincible.
La fille Donc là encore, c'est notre vieux choix. Se blinder ou s'ouvrir.
Le père Exactement. Et Montaigne choisit clairement de s'ouvrir. Pas de forteresse, pas de masque. Il s'expose, il se montre faillible, contradictoire, malade, ignorant. Et c'est précisément ça qui le rend immense. Cinq siècles plus tard, on le lit encore parce qu'on s'y reconnaît : un type qui doute, qui a peur, qui se trompe, et qui en fait une force au lieu d'une honte.
La fille C'est presque l'inverse de ce qu'on attend d'un grand penseur.
Le père Voilà ce que je voudrais que tu gardes de ce soir : la vraie force d'esprit, ce n'est pas d'avoir réponse à tout, c'est d'oser dire « que sais-je ? ». Le doute n'est pas une faiblesse de la pensée. C'est sa politesse.
Le père Et je te laisse une question. La prochaine fois que quelqu'un te parlera avec une certitude totale — sur la politique, sur Dieu, sur les autres — demande-toi : est-ce qu'il sait vraiment, ou est-ce qu'il a juste peur de douter ?
Pascal, le roseau qui pense
On reste en France, on avance d'un demi-siècle. Toujours par la même fenêtre européenne, sans oublier qu'à la même époque le monde pense ailleurs aussi.
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Le père On reste en France, on avance d'un demi-siècle. Toujours par la même fenêtre européenne, sans oublier qu'à la même époque le monde pense ailleurs aussi. Ce soir, je te présente un garçon qui était sans doute l'un des esprits les plus puissants de son siècle. Il s'appelle Blaise Pascal. Il naît en mille six cent vingt-trois et il meurt jeune, à trente-neuf ans, en mille six cent soixante-deux.
La fille Puissant comment ?
Le père Enfant prodige. À seize ans, il écrit déjà des choses de mathématiques qui impressionnent les plus grands. À dix-neuf ans, il invente une machine à calculer, une vraie, avec des roues dentées, pour aider son père qui croulait sous les comptes. C'est un des ancêtres lointains de nos ordinateurs. Il fait des découvertes en physique, sur le vide, sur la pression. Bref, c'est un cerveau qui aurait pu se croire au-dessus de tout le monde.
La fille Et il se croyait au-dessus de tout le monde ?
Le père C'est là que ça devient intéressant. Pascal était de santé fragile, malade presque toute sa vie, souvent souffrant. Et plus il avançait, plus une idée le hantait : malgré toute sa puissance d'esprit, il restait un être minuscule, perdu dans un univers immense, qui pouvait mourir d'un rien. Un courant d'air, une fièvre, et le plus grand génie s'éteint. Il a écrit là-dessus une phrase qui est restée parmi les plus célèbres de toute la philosophie.
La fille Vas-y, dis-la.
Le père « L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant. »
La fille Un roseau ? La plante qui pousse au bord de l'eau ?
Le père Exactement. Pense à un roseau : c'est une tige fine, creuse, que le moindre vent fait plier, que n'importe qui peut casser entre deux doigts. Pascal dit : voilà ce qu'on est. Le plus faible de la nature. Pas besoin de tout l'univers pour nous écraser, il suffit d'une goutte d'eau, d'un souffle. On est ridiculement fragiles.
La fille D'accord, mais ça, c'est plutôt déprimant. Où est la grandeur là-dedans ?
Le père Attends, parce que la phrase ne s'arrête pas là. « Mais c'est un roseau pensant. » Et Pascal ajoute quelque chose de magnifique. Il dit : quand l'univers écrase l'homme, l'homme reste plus grand que ce qui le tue, parce que lui, il sait qu'il meurt. L'univers, lui, ne sait rien. Une avalanche qui t'écrase ne sait pas qu'elle t'écrase. Toi, tu le sais. Et ce savoir, cette conscience, c'est ta dignité.
La fille Attends, je reformule pour être sûr. Notre grandeur, ce n'est pas d'être forts. C'est de savoir qu'on est faibles.
Le père Tu viens de toucher le cœur de Pascal. Notre grandeur tient tout entière dans la conscience de notre misère. Un animal souffre mais ne sait pas qu'il va mourir. Une montagne est immense mais ne sait pas qu'elle existe. Nous, on est ces petits roseaux qui plient au vent, et qui pourtant contiennent l'univers entier dans leur pensée. C'est ça, être humain : être à la fois minuscule et conscient. Et la conscience, c'est ce qui fait qu'on vaut quelque chose.
La fille Mais je peux quand même objecter un truc. Si toute notre dignité, c'est de savoir qu'on est nuls et qu'on va mourir, ça ne risque pas de nous rendre tristes en permanence ? Moi je préfère parfois ne pas y penser et juste vivre.
Le père Ton objection est forte, et Pascal la connaît mieux que personne. Il a même un mot pour ce que tu décris : le divertissement. Pas le divertissement au sens « jeu vidéo, soirée ». Au sens : tout ce qu'on fait pour ne pas penser à notre condition. On se remplit la tête de bruit, d'activités, de distractions, justement pour ne pas se retrouver seul face au silence et à la mort. Pascal dit : presque tout le malheur des hommes vient de là, de ne pas savoir rester tranquille dans une chambre.
La fille Donc selon lui, j'ai tort de vouloir ne pas y penser ?
Le père Il dirait que se distraire un peu, c'est humain, c'est même nécessaire. Mais que passer sa vie entière à fuir, sans jamais oser regarder ce qu'on est, c'est passer à côté de l'essentiel. Le roseau qui refuse de savoir qu'il est un roseau ne devient pas plus solide. Il devient juste un roseau qui se ment.
La fille Tout ça, il l'a écrit dans un livre ?
Le père Voilà la dernière chose, et elle est belle. Pascal voulait écrire un grand livre pour défendre sa foi. Il est mort avant de le finir. On a retrouvé chez lui des centaines de bouts de papier, des phrases jetées, des fragments, parfois cousus ensemble avec du fil. On a rassemblé tout ça et on a appelé ça les Pensées. C'est un des plus beaux livres de la langue française, et c'est un livre inachevé, en miettes. Comme un roseau brisé dont on aurait gardé tous les morceaux.
La fille Un chef-d'œuvre qui est resté cassé. C'est presque trop bien pour être vrai.
Le père Voilà ce que je voudrais que tu gardes : tu n'es pas grand malgré ta fragilité, tu es grand à cause d'elle. Le roseau qui plie et qui sait qu'il plie vaut mille fois la pierre qui ne sait rien.
Le père Et je te laisse une question. La prochaine fois que tu allumeras ton téléphone sans raison, juste pour combler un silence — demande-toi : qu'est-ce que je suis en train d'éviter de regarder, là, tout de suite ?
Hobbes : tous égaux parce que tous fragiles
Ce soir on traverse la Manche, on passe en Angleterre. Toujours notre fenêtre européenne, je te le rappelle. Et on rencontre un homme au caractère assez sombre, qui s'appelle Thomas Hobbes.
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Le père Ce soir on traverse la Manche, on passe en Angleterre. Toujours notre fenêtre européenne, je te le rappelle. Et on rencontre un homme au caractère assez sombre, qui s'appelle Thomas Hobbes. Il naît en mille cinq cent quatre-vingt-huit et il meurt très vieux pour l'époque, à quatre-vingt-onze ans, en mille six cent soixante-dix-neuf. Il aimait dire qu'il était né jumeau de la peur, parce que sa mère a accouché de lui prématurément en apprenant que la flotte espagnole arrivait pour envahir l'Angleterre.
La fille Jumeau de la peur. Joli programme.
Le père Et toute sa vie, l'Angleterre est dans la violence. Une guerre civile éclate, le roi finit décapité, le pays sombre dans le chaos. Hobbes voit des gens s'entretuer pour le pouvoir, pour la religion. Et il se pose une question simple et terrible : pourquoi les hommes en arrivent-ils là ? De quoi a-t-on besoin pour qu'ils arrêtent de s'entredéchirer ?
La fille Et sa réponse ?
Le père Pour y répondre, il fait une expérience de pensée. Il dit : imaginons les hommes sans aucun État, sans lois, sans police, sans rien pour les tenir. Ce qu'il appelle l'état de nature. Pas un vrai moment de l'Histoire, plutôt un scénario pour comprendre. Et il pose une affirmation surprenante : dans cet état, tous les hommes sont égaux.
La fille Égaux ? Mais c'est faux. Il y a des gens plus grands, plus forts, plus malins. Le costaud écrase le faible, c'est tout.
Le père C'est exactement ce qu'on croit, et c'est là que Hobbes te surprend. Il dit : oui, certains sont plus forts. Mais regarde bien. Même le plus faible peut tuer le plus fort. Comment ? Par la ruse. En s'alliant à d'autres. Ou tout simplement en attendant qu'il dorme, et en le frappant pendant son sommeil. Le colosse le plus puissant du monde, quand il ferme les yeux la nuit, devient aussi tuable que n'importe qui.
La fille Ah. Donc l'égalité, elle ne vient pas de la force. Elle vient du fait qu'on peut tous mourir.
Le père Tu as mis le doigt dessus. C'est une idée vertigineuse. Pour Hobbes, ce qui nous rend égaux, ce n'est pas une qualité qu'on aurait tous, la raison, l'âme, la dignité. C'est notre fragilité commune. Nous sommes égaux parce que nous sommes tous tuables. Le plus puissant des rois saigne s'il est piqué. Le plus grand guerrier s'étouffe avec une arête. La mort ne respecte aucune hiérarchie. Devant elle, on est tous au même niveau.
La fille C'est presque beau, dit comme ça. Mais lui, il en tire quoi ?
Le père Là, attention, parce que Hobbes n'est pas un tendre. De cette égalité dans la fragilité, il tire une conclusion noire. Il dit : si tout le monde peut tuer tout le monde, alors tout le monde a peur de tout le monde. Et la peur pousse à attaquer le premier, par précaution. Résultat, l'état de nature, c'est la guerre de tous contre tous. Une vie, dit-il, solitaire, pauvre, méchante, brutale et brève.
La fille Donc être tous fragiles, ça ne nous rapproche pas, ça nous fait nous massacrer ?
Le père Au départ, oui, c'est sa thèse. Et c'est pour ça qu'il invente sa grande solution. Il dit : puisqu'on a tous également peur de mourir, on va tous accepter, ensemble, de remettre notre force à une seule puissance, un État, qui aura le droit de nous faire respecter la paix. Il appelle ça le Léviathan, du nom d'un monstre énorme dans la Bible. On renonce à se faire justice soi-même, et en échange l'État nous protège les uns des autres. C'est le contrat.
La fille Attends, mais là je vois un problème. Si on donne tout le pouvoir à un seul monstre pour qu'il nous protège, qui nous protège du monstre ? Un État aussi puissant, il peut nous écraser nous.
Le père Ton objection est excellente, et c'est exactement le reproche qu'on a fait à Hobbes pendant des siècles. Lui était prêt à accepter un pouvoir presque absolu, parce qu'il avait tellement vu le chaos qu'il préférait n'importe quel ordre au désordre. D'autres penseurs, juste après lui, vont dire : non, l'État qui nous protège doit lui aussi être limité, surveillé, sinon il devient un tyran. C'est de cette discussion que naîtront nos démocraties. Mais le point de départ reste celui de Hobbes : on construit la vie commune sur un fait, un seul, notre fragilité partagée.
La fille Donc l'idée que je retiens, c'est que la politique, au fond, commence par le corps mortel.
Le père Voilà. Et c'est ça qui me frappe. On croit souvent que ce qui justifie l'égalité, c'est notre grandeur, notre intelligence, notre âme. Hobbes dit l'inverse : ce qui nous rend égaux, c'est notre faiblesse. Le même sang dans tous les corps, la même mort au bout du chemin. La vulnérabilité, ce truc qu'on prend pour un défaut, c'est peut-être le seul vrai fondement de l'égalité entre les humains.
La fille C'est paradoxal. Notre point faible serait notre point commun.
Le père Voilà ce que je voudrais que tu gardes : on n'est pas égaux parce qu'on est forts pareil. On est égaux parce qu'on peut tous être blessés. Enlève la fragilité, et tu n'as plus aucune raison de traiter l'autre comme ton semblable.
Le père Et je te laisse une question. Quand tu vois quelqu'un de très puissant — un patron, un chef, une célébrité — essaie d'imaginer une seconde : et lui, de quoi a-t-il peur, la nuit, quand il ferme les yeux ?
Rousseau : la pitié, premier sentiment
On retourne dans le monde francophone, on avance encore d'un siècle. Toujours la fenêtre européenne. Ce soir, un homme qui a énormément compté, et qui est aussi plein de contradictions.
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Le père On retourne dans le monde francophone, on avance encore d'un siècle. Toujours la fenêtre européenne. Ce soir, un homme qui a énormément compté, et qui est aussi plein de contradictions. Il s'appelle Jean-Jacques Rousseau. Il naît à Genève en mille sept cent douze et il meurt en mille sept cent soixante-dix-huit. C'est l'époque qu'on appelle les Lumières, où des penseurs veulent éclairer le monde par la raison.
La fille Et lui, qu'est-ce qu'il apporte ?
Le père Quelque chose d'un peu à contre-courant. Tout le monde, à l'époque, célèbre la raison, la raison, la raison. Rousseau, lui, descend en dessous de la raison, et il pose une question : avant même de raisonner, qu'est-ce qui se passe en nous quand on voit un autre être souffrir ? Quand tu vois quelqu'un tomber, se blesser, pleurer — est-ce que tu réfléchis d'abord ? Ou est-ce que quelque chose remue en toi avant toute pensée ?
La fille Non, c'est vrai, ça remue tout de suite. Je n'ai pas le temps de réfléchir.
Le père Voilà. Et ce quelque chose, Rousseau lui donne un nom : la pitié. Attention, pas la pitié au sens méprisant, « le pauvre, il me fait pitié ». Au sens fort, ancien : ce premier mouvement qui te fait souffrir de voir souffrir. Pour Rousseau, c'est le tout premier sentiment naturel, plus ancien que la raison, plus ancien que toute morale apprise. Avant de savoir lire, avant qu'on t'explique le bien et le mal, tu détournes déjà les yeux quand un autre a mal.
La fille Et ça vient d'où, selon lui ?
Le père De l'identification. Quand tu vois quelqu'un souffrir, sans le vouloir, tu te mets à sa place. Une seconde, c'est toi qui tombes, c'est toi qu'on frappe. Ton corps répond avant ta tête. Rousseau dit que c'est ça qui empêche, naturellement, les hommes d'être des monstres entre eux. Pas les lois, pas la peur du gendarme. Ce petit pincement immédiat qui te dit : non, pas ça, pas à lui.
La fille C'est plutôt optimiste, comme idée. Genre, au fond on serait bons.
Le père C'est sa grande thèse, et elle s'oppose pile à celle qu'on a vue la dernière fois. Souviens-toi de Hobbes : pour lui, l'homme sans lois, c'est la guerre de tous contre tous. Rousseau lui répond presque directement : non, l'homme à l'état de nature n'est pas un loup, c'est un être qui ne supporte pas de voir souffrir son semblable. Pour Hobbes, ce qui nous lie, c'est la peur. Pour Rousseau, c'est la pitié. Deux visions opposées de ce qu'on est.
La fille Et il a raison, lui ou Hobbes ?
Le père Honnêtement, les deux ont vu quelque chose de vrai. On est capables des deux : se massacrer et se secourir. Mais Rousseau apporte une idée précieuse. Il dit que notre lien aux autres ne passe pas d'abord par le raisonnement, mais par le corps, par cette capacité à être touché. Et donc qu'un être qu'on rendrait incapable de pitié, dur, fermé, blindé — ce serait un être abîmé, pas un être fort. Tu vois le fil revenir : se blinder ou s'ouvrir. Rousseau dit clairement que la fermeture, c'est une mutilation.
La fille Donc lui, c'est le gentil de la saison.
Le père Et c'est là que je dois être honnête avec toi, parce que ce serait malhonnête de te le cacher. Rousseau a écrit des choses sublimes sur l'enfance, sur l'éducation, sur la douceur due aux plus petits. Il a écrit un livre entier, l'Émile, pour expliquer comment élever un enfant en respectant sa nature. Et dans sa vie réelle, Rousseau a eu cinq enfants avec sa compagne Thérèse. Il les a abandonnés, tous les cinq, à leur naissance. Déposés à l'hospice des enfants trouvés, où la plupart mouraient.
La fille Quoi ? Le type qui écrit le plus beau livre sur l'éducation abandonne ses cinq enfants ? C'est une blague ?
Le père Non, c'est la vérité, et il l'a reconnu lui-même dans ses Confessions, avec des justifications qui sonnent faux. Et je ne te raconte pas ça pour faire son procès ni pour démolir sa pensée. Je te le raconte parce que c'est important de voir l'écart. L'homme et l'œuvre ne coïncident pas toujours. Un penseur peut découvrir une vérité magnifique sur la pitié, et être incapable de la vivre lui-même.
La fille Mais alors, est-ce qu'on peut encore le croire ? Si lui-même n'a pas tenu sa pensée, pourquoi je l'écouterais ?
Le père C'est une vraie question, et tu as raison de la poser. Voilà comment je la regarde. Une idée vraie reste vraie même quand celui qui la dit ne la tient pas. Que deux et deux fassent quatre ne dépend pas de la moralité du prof. La pitié comme premier sentiment, c'est juste, qu'importe que Rousseau ait été lâche. Mais sa lâcheté nous apprend autre chose, d'aussi précieux : on ne juge pas une personne sur ses belles phrases, on la juge sur ce qu'elle fait des plus fragiles autour d'elle. Rousseau a échoué à ce test-là.
La fille Donc je peux garder l'idée et refuser d'idéaliser l'homme.
Le père Exactement, et c'est la maturité même. On peut admirer une pensée sans faire du penseur un saint. Les grands hommes, on nous les présente souvent en statues. Mais derrière la statue il y a presque toujours un humain faillible, parfois minable. Apprendre à tenir les deux ensemble, l'œuvre haute et l'homme bas, c'est exactement ce que cette saison essaie de t'apprendre.
La fille C'est presque rassurant. Ça veut dire qu'on peut penser juste sans être parfait.
Le père Voilà ce que je voudrais que tu gardes : ce qui te rend humain, ce n'est pas d'avoir raison dans tes livres, c'est de ne pas pouvoir regarder un autre souffrir sans être remué. Et la vraie preuve, ce n'est pas ce que tu écris. C'est ce que tu fais quand le plus faible dépend de toi.
Le père Et je te laisse une question. Tu connais sûrement des gens qui disent de très belles choses sur l'amour, la justice, la bonté. Regarde plutôt comment ils traitent ceux qui ne peuvent rien leur rendre. Qu'est-ce que ça te dit d'eux ?
La princesse Élisabeth et le corps malade
Ce soir, je veux te montrer quelqu'un dont on parle beaucoup moins, et c'est exactement pour ça que je tiens à elle. Parce que dans cette saison, jusqu'ici, on n'a entendu que des hommes.
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Le père Ce soir, je veux te montrer quelqu'un dont on parle beaucoup moins, et c'est exactement pour ça que je tiens à elle. Parce que dans cette saison, jusqu'ici, on n'a entendu que des hommes. Montaigne, Pascal, Hobbes, Rousseau. Et ce n'est pas un hasard. À cette époque, en Europe, qui a le droit d'écrire, de publier, d'enseigner ? Presque uniquement des hommes. Les femmes pensent autant, mais on ne leur tend pas le crayon. Alors quand une femme arrive à se faire entendre malgré tout, il faut s'arrêter et l'écouter.
La fille Et c'est qui, elle ?
Le père Elle s'appelle Élisabeth de Bohême. C'est une princesse, née en mille six cent dix-huit, morte en mille six cent quatre-vingts. Famille royale exilée, vie compliquée. Mais c'est une femme d'une intelligence redoutable, qui connaît les mathématiques, les langues, la philosophie. Et un jour, elle se met à écrire des lettres au plus grand philosophe vivant de son temps. Un Français installé aux Pays-Bas, un homme dont tu as peut-être déjà entendu le nom : René Descartes.
La fille Descartes, oui. « Je pense donc je suis. »
Le père Exactement, lui. Le penseur le plus célèbre de l'époque, l'homme qui croit qu'avec la raison bien conduite on peut presque tout comprendre. Et voilà qu'une jeune femme, qui n'a pas le droit d'aller à l'université, lui écrit. Et elle ne lui écrit pas pour l'admirer. Elle lui écrit pour lui poser une question à laquelle il a beaucoup de mal à répondre.
La fille Quelle question ?
Le père Pour comprendre, il faut savoir ce que pense Descartes. Pour lui, il y a deux choses séparées dans l'être humain. D'un côté l'âme, l'esprit, qui pense, qui n'a pas de matière. De l'autre le corps, fait de chair, de muscles, de sang, une sorte de machine. Deux mondes différents. Et Élisabeth lui pose la question qui fait tout vaciller : si l'âme n'a pas de matière et que le corps est de la matière, comment est-ce que l'âme peut bien faire bouger le corps ? Comment ma pensée, qui ne pèse rien, arrive-t-elle à lever mon bras qui pèse quelque chose ?
La fille Ah, mais c'est une super question. Comment un truc immatériel peut pousser un truc matériel ?
Le père C'est une question redoutable, et Descartes, le grand Descartes, patine. Il tourne autour, il propose des réponses bancales, il finit presque par avouer qu'il ne sait pas vraiment. Une jeune femme sans diplôme a mis le doigt sur le point faible du système du plus grand philosophe de son siècle. Et elle ne lâche pas. Elle insiste, lettre après lettre, poliment mais fermement. Elle tient tête.
La fille J'adore. Mais comment ça se fait qu'on ne la connaisse pas, alors ?
Le père Ta question est exactement la bonne, et la réponse, c'est notre fil rouge : qui tient le crayon de l'Histoire. Descartes est devenu un monument, on apprend son nom dans le monde entier. Élisabeth, on l'a longtemps réduite à « la correspondante de Descartes », comme si elle n'était qu'un décor pour ses idées à lui. Alors que c'est elle qui pose les objections décisives. On a effacé la penseuse derrière le penseur. C'est seulement depuis quelques décennies qu'on réédite ses lettres et qu'on reconnaît leur force.
La fille Et le corps malade, dans tout ça ? Tu as dit que ça parlait du corps.
Le père Voilà le plus beau. Élisabeth ne pose pas seulement une question abstraite. Elle écrit à Descartes en lui parlant d'elle, concrètement. Elle lui raconte qu'elle est souvent malade, fiévreuse, qu'elle a des chagrins profonds, des tristesses qui durent, ce qu'on appellerait aujourd'hui peut-être de la dépression. Et elle remarque une chose que Descartes, avec sa belle théorie, a du mal à expliquer : quand elle est triste dans son âme, son corps tombe malade. Et quand son corps va mal, son âme s'assombrit. Les deux ne sont pas séparés du tout. Ils sont noués ensemble.
La fille Donc elle objecte à Descartes avec sa propre vie. « Regarde, dans mon expérience, le corps et l'âme ne se séparent pas comme tu le dis. »
Le père Tu as parfaitement compris. Et c'est ça qui est puissant. Descartes pense le corps depuis sa table de travail, comme une machine bien propre. Élisabeth, elle, le pense depuis l'intérieur, depuis un corps de femme qui souffre, qui s'épuise, qui se serre quand le cœur est lourd. Elle ramène la philosophie au ras de la chair. Elle dit, en somme : ta belle théorie ne colle pas à ce que je vis. Et elle a raison.
La fille Mais attends, je peux objecter à mon tour. Est-ce que ce n'est pas un peu cliché, ça ? La femme qui parle du corps et des sentiments, l'homme qui fait la grande théorie. On dirait qu'on lui donne le petit rôle, encore.
Le père Ton objection est très fine, et il faut la prendre au sérieux. Tu as raison qu'il y a un piège à enfermer les femmes dans le corps et les émotions, en laissant la raison aux hommes. Mais regarde bien ce qui se passe ici, c'est l'inverse du cliché. Élisabeth n'est pas moins rationnelle que Descartes : elle raisonne mieux que lui sur ce point précis. Elle utilise son expérience du corps non pas à la place de la raison, mais comme une arme de la raison, pour démonter une théorie fausse. Ce n'est pas « la femme sensible contre l'homme logique ». C'est une penseuse qui voit plus juste parce qu'elle refuse de couper la pensée de la vie.
La fille D'accord, là je suis d'accord. Elle ne s'oppose pas à la raison, elle la rend plus complète.
Le père Exactement. Et c'est pour ça qu'elle compte. Pendant des siècles, on a fait comme si penser, c'était l'affaire d'un esprit pur, détaché du corps, détaché de la fatigue, de la maladie, des règles, de la grossesse, du vieillissement. Comme par hasard, ça arrangeait ceux qui décidaient. Élisabeth rappelle qu'on pense toujours depuis un corps fragile, situé, traversé. Et que ce corps-là n'est pas un obstacle à la vérité. C'est par lui qu'on l'atteint.
La fille Ça change la façon de voir la philosophie, en fait.
Le père Voilà ce que je voudrais que tu gardes : penser ne se fait jamais hors du corps. Celui ou celle qui souffre dans sa chair ne pense pas moins bien. Souvent, il ou elle pense plus vrai, parce qu'il ne peut pas se raconter que l'esprit plane au-dessus de tout.
Le père Et je te laisse une question. La prochaine fois qu'on te présentera une grande idée comme si elle venait de nulle part, d'un pur esprit — demande-toi : qui l'a pensée, dans quel corps, dans quelle vie ? Et qui, juste à côté, posait la bonne objection sans qu'on retienne son nom ?
Wollstonecraft et Gouges : la fragilité fabriquée
Ce soir, on arrive au cœur de toute la saison, peut-être au cœur de toute notre histoire. On va parler de deux femmes qui ont vécu à la même époque, l'une en Angleterre, l'autre en France, à la fin du dix-huitième siècle.
L'audio de cet épisode arrive bientôt.
Le père Ce soir, on arrive au cœur de toute la saison, peut-être au cœur de toute notre histoire. On va parler de deux femmes qui ont vécu à la même époque, l'une en Angleterre, l'autre en France, à la fin du dix-huitième siècle. Et elles vont nommer, clairement, une chose qu'on tournait autour depuis le début : la différence entre une fragilité qu'on subit et une fragilité qu'on nous fabrique.
La fille Rappelle-moi la différence, exactement.
Le père La fragilité subie, c'est celle qu'on a tous parce qu'on est vivants. On naît mortel, on peut tomber malade, perdre ceux qu'on aime. Ça, personne n'y échappe. La fragilité fabriquée, c'est autre chose. C'est quand on prend un groupe de gens et qu'on les rend faibles, exprès, par la façon dont on les élève, dont on les enferme, dont on fait les lois. On les empêche d'être forts, et ensuite on dit : regardez comme ils sont faibles, c'est leur nature. C'est exactement ce qu'on a fait aux femmes pendant des siècles.
La fille Attends, tu peux donner un exemple concret ?
Le père Bien sûr. À cette époque, en Europe, on dit que les femmes sont fragiles, émotives, incapables de raisonner sérieusement, faites pour rester à la maison. Mais regarde ce qu'on leur fait : on ne les envoie pas à l'école comme les garçons, on ne leur apprend ni les sciences ni la politique, on leur interdit la plupart des métiers, on les marie souvent sans leur demander leur avis, et la loi les place sous l'autorité de leur père puis de leur mari. On leur coupe les jambes, et après on leur reproche de ne pas savoir courir.
La fille Donc la faiblesse, elle ne vient pas d'elles. Elle vient de ce qu'on leur fait.
Le père Tu viens de dire en une phrase ce que ces deux femmes ont passé leur vie à démontrer. La première s'appelle Mary Wollstonecraft. Anglaise, née en mille sept cent cinquante-neuf. En mille sept cent quatre-vingt-douze, elle publie un livre au titre clair : une Défense des droits de la femme. Et elle y dit, en substance : la prétendue faiblesse des femmes n'est pas naturelle, elle est produite par leur éducation. On élève les filles pour plaire, pas pour penser. On leur apprend à être charmantes et dépendantes. Donnez-leur la même instruction qu'aux garçons, dit-elle, et vous verrez qu'elles raisonnent aussi bien.
La fille Et les gens, à l'époque, ils réagissent comment ?
Le père Mal, souvent. On la moque, on la traite de tous les noms. Une femme qui réclame la raison pour les femmes, ça dérange énormément. Wollstonecraft a une vie difficile, elle meurt jeune, à trente-huit ans, peu après avoir accouché d'une fille. Et cette fille, d'ailleurs, deviendra elle aussi célèbre : c'est Mary Shelley, celle qui écrira Frankenstein. Mais ça, c'est une autre histoire.
La fille Et la deuxième femme, la Française ?
Le père Elle s'appelle Olympe de Gouges. Née en mille sept cent quarante-huit. On est en pleine Révolution française. Tu connais sûrement la grande Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, de mille sept cent quatre-vingt-neuf : tous les hommes naissent libres et égaux en droits. Une phrase magnifique. Sauf qu'Olympe de Gouges remarque un détail qui change tout. On dit « les hommes ». Et dans les faits, on entend vraiment les hommes. Les femmes, elles, n'ont ni le droit de vote, ni les mêmes droits.
La fille Donc « tous les hommes égaux » voulait dire « tous les mâles égaux ».
Le père Exactement, et elle le voit immédiatement. Alors en mille sept cent quatre-vingt-onze, elle écrit sa propre version : la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne. Elle reprend les articles un par un et elle ajoute les femmes partout. Elle a une phrase devenue célèbre : la femme a le droit de monter sur l'échafaud, elle doit avoir également celui de monter à la tribune. Autrement dit : si on a le droit de nous condamner à mort, on doit avoir le droit de parler en politique.
La fille Et ça finit comment, pour elle ?
Le père Là, je ne vais pas t'adoucir les choses, parce que ce serait trahir sa mémoire. Olympe de Gouges est arrêtée pendant la période la plus violente de la Révolution, la Terreur. Et en mille sept cent quatre-vingt-treize, elle est guillotinée. Décapitée. En partie pour ses idées politiques, et parce qu'une femme qui parlait si fort dérangeait. La femme qui réclamait le droit de monter à la tribune est montée sur l'échafaud.
La fille C'est horrible. Elle avait prédit sa propre mort, en fait, dans sa phrase.
Le père Oui. Et c'est ça qui rend sa phrase si bouleversante. Maintenant, je veux te laisser objecter, parce que tu as sûrement une question.
La fille Oui, justement. Si tout est fabriqué, l'éducation, les lois, est-ce qu'il n'y a vraiment aucune différence naturelle entre les femmes et les hommes ? Parce que dire que tout est fabriqué, ça paraît un peu extrême aussi.
Le père C'est une très bonne objection, et il faut être précis. Personne ne nie qu'il existe des différences biologiques, des corps différents. Ce que disent Wollstonecraft et Gouges, c'est autre chose. Elles disent : ces différences de corps ne justifient pas qu'on prive les femmes d'instruction, de droits, de parole. On a pris de petites différences réelles et on a construit dessus une montagne d'injustices qui, elles, ne sont pas naturelles du tout. La fragilité subie, le corps, on ne la nie pas. C'est la fragilité fabriquée, la faiblesse sociale ajoutée, qu'on dénonce.
La fille D'accord, donc l'idée n'est pas « il n'y a aucune différence », c'est « la différence ne justifie pas l'inégalité ».
Le père Parfaitement. Et ce raisonnement, regarde, il ne vaut pas que pour les femmes. Chaque fois qu'on rend un groupe faible et qu'ensuite on dit « voyez, ils sont faibles par nature » — que ce soit pour les femmes, pour les peuples colonisés, pour les pauvres, pour ceux qu'on méprise — c'est le même tour de passe-passe. On fabrique la faiblesse, et on la fait passer pour la nature. Apprendre à repérer ça, c'est une des choses les plus utiles que cette saison puisse t'apprendre.
La fille Donc à chaque fois que quelqu'un dit « c'est leur nature d'être faibles », je dois me demander qui a fabriqué cette faiblesse.
Le père Voilà ce que je voudrais que tu gardes : la prochaine fois qu'on te dira qu'un groupe de gens est faible par nature, demande-toi toujours qui leur a coupé les jambes avant de leur reprocher de ne pas courir. La faiblesse subie mérite le soin. La faiblesse fabriquée mérite la colère.
Le père Et je te laisse une question. Regarde autour de toi, dans ton lycée, dans la société. À qui dit-on encore, aujourd'hui, « c'est ta nature » pour l'empêcher de devenir ce qu'il pourrait être ?
Les machines et la fierté des modernes
On termine cette saison européenne avec un grand basculement, sans doute l'un des plus importants de toute l'histoire humaine. Ça commence en Angleterre vers la fin du dix-huitième siècle, puis ça gagne le reste de l'Europe au dix-neuvième.
L'audio de cet épisode arrive bientôt.
Le père On termine cette saison européenne avec un grand basculement, sans doute l'un des plus importants de toute l'histoire humaine. Ça commence en Angleterre vers la fin du dix-huitième siècle, puis ça gagne le reste de l'Europe au dix-neuvième. On l'appelle la révolution industrielle. Et toujours, je te le rappelle, on regarde par cette fenêtre européenne, sans croire que tout le monde vivait ça partout.
La fille La révolution industrielle, c'est les machines, les usines, c'est ça ?
Le père Exactement. En quelques décennies, l'humanité, ou en tout cas cette partie de l'humanité, invente des machines qui décuplent sa force. La machine à vapeur, qui transforme du feu et de l'eau en mouvement. Des métiers à tisser mécaniques. Des locomotives qui traversent des pays à une vitesse jamais vue. Des usines qui produisent en un jour ce qui prenait des mois. Pour la première fois, l'homme ne dépend plus seulement de ses bras, de ses bêtes, du vent. Il a une puissance neuve, énorme.
La fille Et ça les rend fiers.
Le père Très fiers. Et c'est là le cœur de l'épisode. Les modernes, à ce moment, se mettent à croire quelque chose de nouveau et de grisant : que grâce à la technique, l'homme va devenir maître de la nature. Qu'il n'y a plus de limite. Qu'on va vaincre la distance, la nuit avec l'électricité, bientôt la maladie, peut-être même la mort. Une fierté immense, le sentiment d'être enfin la première espèce vraiment toute-puissante. On se croit sortis de la fragilité.
La fille Mais ça, c'est faux, j'imagine, sinon tu ne m'en parlerais pas.
Le père C'est faux, et c'est même un mensonge magnifique qui cache quelque chose d'atroce. Parce que pendant que les riches industriels paradent et que les ingénieurs célèbrent le progrès, regarde qui fait tourner les machines. Dans les usines, dans les mines, il y a des corps. Des corps d'ouvriers qui travaillent quatorze, quinze heures par jour. Des femmes. Et des enfants. Des enfants de ton âge, et bien plus jeunes, six ans, sept ans, qui descendent au fond des mines parce qu'ils sont petits et qu'ils passent dans les galeries étroites.
La fille Des enfants de six ans dans les mines ? Pour de vrai ?
Le père Pour de vrai, c'est historiquement documenté, des enquêtes de l'époque le racontent en détail. Des enfants qui tirent des wagonnets dans le noir, qui ouvrent et ferment des trappes d'aération pendant douze heures, seuls, dans l'obscurité totale. Dans les filatures, des petits qui passent sous les machines en marche pour rattacher les fils cassés, et qui parfois y laissent une main, un bras, la vie. Des poumons détruits par les poussières. Des dos brisés à dix ans. Voilà le vrai prix de la fierté des modernes.
La fille Donc pendant qu'on se croit tout-puissants, on broie des corps faibles pour produire cette puissance.
Le père Tu as mis le doigt exactement dessus. Et regarde le lien avec l'épisode d'avant, sur la fragilité fabriquée. La toute-puissance des uns repose directement sur la fragilité fabriquée des autres. On n'a pas trouvé ces enfants épuisés et brisés dans la nature. On les a fabriqués comme ça : en les faisant travailler, en les sous-payant, en les usant. Leur faiblesse n'est pas leur nature, c'est le produit du système qui célèbre justement sa propre force.
La fille Mais attends, je veux objecter. Parce que le progrès technique, ce n'est pas que ça, quand même. Grâce à l'industrie, après, on a eu plus de nourriture, de médicaments, de confort. Aujourd'hui on vit plus longtemps. Tu ne vas pas me dire que tout ça, c'était une erreur.
Le père Ton objection est juste, et il faut la tenir fermement. Non, le progrès technique n'est pas une erreur, et je ne te demande pas de cracher sur la machine à laver ou sur les vaccins. La technique a réellement allégé des souffrances immenses. Souviens-toi même de ce qu'on disait dans le premier épisode de notre toute première histoire : le refus de la fatalité, c'est aussi ce qui a donné la médecine. Le problème n'est pas la puissance en elle-même. Le problème, c'est la fierté aveugle qui l'accompagne. Croire que parce qu'on est puissants, on n'est plus fragiles. Et surtout, oublier sur quels corps cette puissance s'est construite.
La fille Donc ce que tu critiques, ce n'est pas la machine, c'est l'illusion qu'on n'est plus vulnérables.
Le père Exactement. Pense à tous les penseurs de cette saison. Montaigne, malade, qui dit « que sais-je ». Pascal et son roseau qui plie. Hobbes pour qui même le plus fort est tuable en dormant. Tous nous rappellent que l'humain reste fragile, quoi qu'il bâtisse. Et voilà qu'au dix-neuvième siècle, ivre de ses machines, l'Occident oublie tout ça. Il se croit invulnérable au moment précis où il broie le plus de corps. La fierté technique, c'est une forteresse de plus : une façon de se blinder, de se cacher à soi-même qu'on reste mortel, et de faire payer aux plus faibles le prix de ce déni.
La fille Et nous, aujourd'hui, on n'est pas pareils, avec nos téléphones et nos intelligences artificielles ?
Le père Ta question est exactement la bonne, et elle est sans réponse facile. On a nos propres machines qui nous donnent un sentiment de toute-puissance. Et il y a toujours des corps invisibles derrière : ceux qui extraient les métaux de nos écrans, ceux qui fabriquent nos vêtements pour presque rien, à l'autre bout du monde, hors de notre regard. La forteresse a changé de forme, mais le mécanisme est le même. Plus on se croit puissants et propres, plus il faut se demander qui, ailleurs, paie pour ça dans sa chair.
La fille C'est vertigineux, en fait. On n'a jamais vraiment quitté ce problème.
Le père Voilà ce que je voudrais que tu gardes de cette saison entière : aucune machine, aucune puissance, aucune fierté n'efface notre fragilité. Elle ne fait que la déplacer, souvent sur des corps qu'on ne voit pas. Une civilisation se juge moins à la hauteur de ses tours qu'à la façon dont elle traite les plus petits qui les construisent.
Le père Et je te laisse une dernière question, pour clore cette traversée européenne. Quand tu tiens dans ta main un objet puissant, neuf, brillant — un écran, une voiture, n'importe quoi — essaie d'imaginer la chaîne de corps qui a permis qu'il arrive jusqu'à toi. Qui, dans cette chaîne, est resté invisible ? Et qu'est-ce que ça change, de le savoir ?