Pourquoi on peut avoir mal

Le mot « vulnérable », la grande question, la promesse du voyage

La saison-cadre

Cette saison, la conversation est portée par une mère et son fils : un parent transmet, l'ado conteste et a le droit d'avoir raison.

Épisode 1

Le jour où tu es tombé

Tu te souviens, quand tu avais cinq ou six ans, du jour où tu es tombé du vélo dans la cour ? Tu saignais au genou, tu hurlais plus de surprise que de mal.

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La mère Tu te souviens, quand tu avais cinq ou six ans, du jour où tu es tombé du vélo dans la cour ? Tu saignais au genou, tu hurlais plus de surprise que de mal. Et tu m'avais demandé une chose que je n'ai jamais oubliée : pourquoi ça fait mal d'avoir mal. Pas pourquoi on tombe — pourquoi le corps, en plus de la blessure, ajoute la douleur. Je n'avais pas su répondre. Ce soir, et pendant longtemps, on va essayer ensemble. Parce que c'est la plus vieille question de l'espèce humaine.

Le fils La plus vieille, vraiment ? Plus vieille que les dieux, que les guerres ?

La mère Avant les dieux, avant les rois, il y a le corps qui peut être abîmé. Et il existe un mot pour ça, un mot précis que je veux te donner ce soir comme une clé. Le mot, c'est « vulnérable ». Il vient du latin, du mot vulnus, qui veut dire la blessure, la plaie. De vulnus, les Romains ont fabriqué vulnerabilis, qui veut dire « qui peut être blessé ». Vulnérable, ça ne veut pas dire « faible » ni « mou ». Ça veut dire exactement une chose : qui peut recevoir une blessure.

Le fils Donc tout le monde est vulnérable, alors. Même un boxeur, même un soldat.

La mère Tu as déjà tout compris, et on y reviendra longuement. Un boxeur peut saigner ; un soldat en armure peut mourir d'une fièvre. Avoir un corps, c'est offrir une surface où le monde peut nous toucher. La peau qui te permet de caresser, c'est la même qui te permet d'être coupé. Il n'y a pas de tendresse sans le risque de la douleur. Les deux passent par le même endroit.

Le fils Attends, mais alors c'est presque triste, ce mot. Comme si être vivant, c'était d'abord être en danger.

La mère C'est une remarque juste, et ne la lâche pas, parce que toute notre série va tourner autour d'elle. Est-ce que c'est triste, ou est-ce que c'est précieux ? On verra que des gens, sur toute la planète et depuis des milliers d'années, ont répondu des choses opposées. Mais avant, je dois te donner un repère, sinon on va se perdre dans le temps.

Le fils Un repère de quoi ?

La mère De dates. Quand je vais te dire qu'une histoire se passe « vers deux mille cent avant l'ère commune », il faut que tu saches compter avec moi. Le calendrier le plus partagé sur Terre aujourd'hui compte les années à partir d'un point : la naissance supposée d'un homme, Jésus, en Judée. Avant lui, on remonte le temps, et les nombres grandissent en allant vers le passé. Après lui, on avance, et les nombres grandissent vers nous, jusqu'à cette année.

Le fils Mais tout le monde n'est pas chrétien. Pourquoi on utiliserait son calendrier ?

La mère Excellente objection, et c'est exactement pour ça qu'on ne dit pas « avant Jésus-Christ ». On dit « avant l'ère commune » et « après l'ère commune ». Commune, ça veut dire : partagée par tout le monde, peu importe ce qu'on croit. Un musulman, une athée, un bouddhiste se servent de ce calendrier pour prendre le train ou dater un contrat, sans avoir à croire quoi que ce soit sur Jésus. C'est juste devenu la règle commune. Tu peux l'utiliser sans rien avaler avec.

Le fils D'accord. Donc « ère commune », c'est une convention, pas une foi.

La mère Voilà. Garde ce repère, on s'en servira à chaque saison. Et laisse-moi te lancer un fil, comme une promesse pour les soirs qui viennent. Très loin en arrière, vers deux mille cent avant l'ère commune, entre deux fleuves qu'on appelait le Tigre et l'Euphrate, dans un pays nommé Mésopotamie, des hommes ont gravé dans l'argile la plus vieille grande histoire que l'humanité ait su garder. Elle raconte un roi presque invincible, Gilgamesh, et son ami unique, Enkidu. Et le cœur de cette histoire, déjà, c'est notre question : un être puissant découvre qu'il peut être blessé, qu'il peut perdre, qu'il peut mourir.

Le fils Quatre mille ans, et c'est déjà la même question que mon genou dans la cour.

La mère La même, mot pour mot. C'est pour ça qu'on part en voyage. Voilà ce que je voudrais que tu gardes de ce soir : être vulnérable, ça ne veut pas dire être faible — ça veut dire avoir un endroit par où le monde peut entrer, pour le pire et pour le meilleur. Et je te laisse avec une question. Pense à la dernière fois où quelque chose t'a fait vraiment mal, pas au genou, dans le cœur. Est-ce que cet endroit qui a eu mal, ce n'est pas exactement le même que celui par où tu aimes ?

Épisode 2

Personne n'est incassable

Hier soir, on a appris le mot vulnérable, et sa racine, vulnus, la blessure. Ce soir, je veux te poser une question simple, presque enfantine : est-ce que tu connais quelqu'un, vivant ou mort, réel ou inventé, qui ne pouvait absolument pas être blessé ?

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La mère Hier soir, on a appris le mot vulnérable, et sa racine, vulnus, la blessure. Ce soir, je veux te poser une question simple, presque enfantine : est-ce que tu connais quelqu'un, vivant ou mort, réel ou inventé, qui ne pouvait absolument pas être blessé ? Quelqu'un d'incassable, pour de vrai.

Le fils Les super-héros. Superman. Ou les dieux, dans les vieilles histoires.

La mère Bien. Et c'est très révélateur que ce soit ça qui te vienne. Parce que l'incassable, on ne l'a jamais trouvé dans la vraie vie. On a été obligés de l'inventer. Et même quand on l'invente, regarde ce qui arrive : Superman, on lui a fabriqué une faille, la kryptonite. On n'arrive même pas à imaginer un être invulnérable sans aussitôt lui chercher un point faible. C'est comme si notre esprit refusait l'idée d'un corps que rien ne peut atteindre.

Le fils C'est vrai pour Achille aussi, non ? Le talon d'Achille.

La mère Tu tombes exactement sur l'histoire que je voulais te raconter. Il y a très longtemps, vers les huitième et septième siècles avant l'ère commune, dans le monde grec, on chantait l'histoire d'un guerrier nommé Achille. On raconte depuis si longtemps que personne ne sait si la légende dit vrai — mais elle dit quelque chose de vrai sur nous. Achille, bébé, aurait été plongé par sa mère dans un fleuve magique qui rendait la peau invulnérable. Sa mère le tenait par le talon. Et le talon, le seul endroit que l'eau n'a pas touché, est resté blessable.

Le fils Et c'est là qu'il meurt. Une flèche dans le talon.

La mère Une flèche dans le talon. Le plus grand guerrier du récit, presque un dieu, et il lui reste un centimètre carré de peau ordinaire — et c'est par là que la mort entre. Les Grecs avaient deux mots pour ça, et je te les donne parce qu'ils sont magnifiques. Trōtos, ça veut dire blessable. Et atrōtos, avec un a devant, comme pour barrer le mot, ça veut dire invulnérable, intouchable.

Le fils Comme « anormal », « normal » avec un a devant pour dire le contraire.

La mère Exactement le même mécanisme. Et voilà ce que disent les Grecs, à travers Achille : personne n'est atrōtos. Personne n'est sans talon. Même celui qu'on a trempé dans l'eau magique garde un point par où il peut tomber. Et remarque une chose troublante : son point faible, c'est l'endroit par où sa mère le tenait. L'endroit où on l'a aimé, c'est l'endroit où il est mortel.

Le fils Attends, ça je ne suis pas sûr. C'est joli, mais tu ne forces pas un peu ? C'est juste une coïncidence dans la légende, l'endroit de la main de la mère.

La mère C'est honnête de ta part, et tu as raison de te méfier des phrases trop belles. Une histoire peut nous faire dire n'importe quoi si on tire dessus. Alors je corrige : ce n'est pas une loi de la nature, c'est une image que les humains ont façonnée. Mais le fait qu'ils l'aient façonnée comme ça, sur plusieurs siècles, sans se concerter, ça nous apprend quelque chose sur ce qu'ils ressentaient. Ils sentaient que là où on est tenu, là où on est attaché, là on est exposé. Ce n'est pas une preuve. C'est un soupçon très ancien et très partagé.

Le fils Et ce soupçon, on le retrouve ailleurs qu'en Grèce ?

La mère Partout, et c'est ça qui est vertigineux. Rappelle-toi Gilgamesh, le roi de Mésopotamie, mille trois cents ans avant Achille : invincible, et pourtant brisé par la mort de son ami. Dans le nord de l'Europe, on chantera plus tard un guerrier, Siegfried, baigné dans le sang d'un dragon, invulnérable partout sauf à un endroit du dos où une feuille s'était collée. Toujours la même histoire, sous d'autres cieux, dans d'autres langues. L'humanité entière a rêvé l'invulnérable, et l'humanité entière a conclu qu'il n'existait pas.

Le fils Donc le point faible, ce n'est pas un défaut d'Achille. C'est la signature de tout le monde.

La mère Tu viens de dire quelque chose d'important. Le talon, ce n'est pas une erreur dans Achille. C'est ce qui le rend humain au milieu de sa gloire. Sans le talon, ce n'est plus une personne, c'est une statue. Voilà ce que je voudrais que tu gardes de ce soir : on a inventé des centaines d'invincibles, et on leur a toujours laissé un talon — parce qu'au fond, on sait qu'un être sans talon, ce ne serait plus un vivant. Et je te laisse avec une question. Cherche, dans tout ce que tu connais, films, jeux, mythes, un seul être vraiment intouchable, sans aucune faille. Si tu en trouves un, demande-toi : est-ce que tu aimerais lui ressembler ?

Épisode 3

Pas eux, nous tous

Quand on parle de gens vulnérables, à quoi penses-tu ? Spontanément, là, sans réfléchir.

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La mère Quand on parle de gens vulnérables, à quoi penses-tu ? Spontanément, là, sans réfléchir.

Le fils Je sais pas… les bébés, les personnes très âgées, les gens malades, les sans-abri. Les fragiles, quoi.

La mère C'est exactement la réponse que presque tout le monde donne. Et c'est précisément contre cette réponse que je veux qu'on lutte ce soir. Parce qu'elle cache un piège, et le piège est dans un tout petit mot. Tu as dit « les fragiles », comme si c'était une catégorie de personnes. Eux, là-bas. Pas nous.

Le fils Mais c'est vrai, non ? Un bébé est plus fragile que toi. Une personne de quatre-vingt-quinze ans est plus fragile que moi. Je ne vois pas où est le mensonge.

La mère Tu n'as pas tort sur l'instant. À cet instant précis, oui, un nourrisson est plus exposé que toi. Mais regarde le temps, pas l'instant. Toi, qui es solide ce soir, tu as été ce nourrisson qui ne pouvait pas tenir sa tête, qui serait mort en quelques heures si personne ne s'était penché sur lui. Et si la vie te va jusqu'au bout, tu seras ce vieillard dont les mains tremblent. Le bébé et le vieillard, ce n'est pas « eux ». C'est toi, à deux moments de ta propre ligne.

Le fils Donc je ne suis pas en face des fragiles. Je suis sur le même chemin qu'eux, juste à un autre endroit.

La mère Voilà le basculement, et il change tout. Il n'y a pas deux espèces, les fragiles et les solides. Il y a une seule espèce, qui traverse des âges. La fragilité n'est pas une étiquette qu'on colle sur certaines personnes. C'est une saison que tout le monde habite, à un moment ou à un autre, et souvent plusieurs fois. Une grippe, un accident de scooter, un chagrin qui t'empêche de manger pendant une semaine : te voilà du côté qu'on appelait « eux ».

Le fils Mais attends, là je veux objecter. Il y a quand même des gens qui passent toute leur vie fragiles. Quelqu'un qui naît avec un grave handicap, par exemple. Pour lui, ce n'est pas une saison, c'est tout. Ta belle image du chemin, elle ne marche pas pour tout le monde.

La mère Tu as raison, et c'est une objection que je n'ai pas le droit d'esquiver. Pour certaines personnes, la grande dépendance n'est pas un passage, c'est leur condition de toute une vie. Je ne vais pas faire comme si tout le monde était logé à la même enseigne — ce serait te mentir. Mais regarde ce que ça change, et ce que ça ne change pas. Ça change le degré : oui, certains sont bien plus exposés que d'autres, et plus longtemps. Ça ne change pas la nature : il n'y a toujours pas, d'un côté, des invulnérables et de l'autre, des vulnérables. Il y a des vivants plus ou moins exposés, et aucun qui ne le soit pas du tout. Le solide n'est jamais qu'un fragile qui a de la chance pour le moment.

Le fils Et pourquoi c'est si important, ce détail ? Au fond, qu'on dise « eux » ou « nous tous », un bébé reste un bébé.

La mère Parce que ce détail décide de comment on traite les gens. Si je crois qu'il y a « les fragiles » et « moi », je peux les regarder de haut, les plaindre, les ranger, parfois les abandonner — ils sont d'une autre catégorie, ça ne me concerne pas vraiment. Mais si je sais que je suis du même bord, que j'ai été eux et que je le redeviendrai, alors les soigner, c'est me soigner. Les protéger, c'est protéger ma propre vieillesse, ma propre maladie à venir. Le « nous tous » n'est pas un joli sentiment. C'est la vérité froide de nos corps.

Le fils Donc quand une société décide qui elle protège, elle décide en fait comment elle se traitera elle-même plus tard.

La mère Tu vas plus vite que moi, et tu as raison. Une société qui dit « les vieux, ce n'est pas mon problème » se prépare une vieillesse atroce. Une société qui dit « les malades sont à part » oubliera qu'elle est faite de gens qui tomberont malades. Il y a là une question qu'on portera tout le voyage : qui décide qui est « vraiment des nôtres » et qui est « eux » ? Garde-la en réserve, on va la retrouver très vite, et elle ne sera pas toujours innocente.

Le fils Tu veux dire que parfois, on range des gens dans « eux » exprès ?

La mère Exactement, et c'est le sujet brûlant de notre prochaine étape. Mais pour ce soir, voilà ce que je voudrais que tu gardes : la fragilité, ce n'est pas une catégorie de gens, c'est une saison de la vie que tout le monde traverse — celui qui dit « eux, les fragiles » a juste oublié qu'il a été un bébé et qu'il sera un vieillard. Et je te laisse avec une question. La prochaine fois que tu croises quelqu'un que tu rangerais d'instinct du côté des « fragiles » — dans la rue, à l'hôpital, dans ta classe — demande-toi : à quel moment de MA vie est-ce que je lui ressemblerai le plus ?

Épisode 4

Qui raconte les histoires ?

Hier, on a fini sur une question : parfois, on range des gens du côté de « eux » exprès. Ce soir, je veux remonter à la source de ce « exprès ». Et pour ça, je te pose une question qu'on ne pose presque jamais.

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La mère Hier, on a fini sur une question : parfois, on range des gens du côté de « eux » exprès. Ce soir, je veux remonter à la source de ce « exprès ». Et pour ça, je te pose une question qu'on ne pose presque jamais. Quand tu apprends une histoire — une bataille, un roi, une conquête — qui te la raconte ? Qui l'a écrite ?

Le fils Bah… les historiens. Les livres. Ceux qui étaient là, j'imagine.

La mère « Ceux qui étaient là. » Tiens-toi à cette idée, parce qu'on va la fissurer. Imagine une bataille. D'un côté, un peuple qui gagne, qui a des scribes, du papier ou de l'argile, des écoles, des bibliothèques. De l'autre, un peuple qui perd, dont la ville brûle, dont les survivants sont réduits en esclavage, et qui, peut-être, ne savait pas écrire. Cent ans plus tard, il ne reste qu'un seul récit de cette bataille. Lequel ?

Le fils Celui des gagnants. Forcément. Les autres n'ont rien pu laisser.

La mère Voilà la phrase la plus importante de toute notre série, et je veux que tu l'entendes vraiment : l'Histoire a été écrite par les vainqueurs. Pas parce qu'ils mentaient toujours — parfois oui, souvent non — mais parce que c'est leur main qui tenait le crayon. Ce sont eux qui ont décidé ce qu'on retiendrait, qui serait un héros, qui serait un barbare, qui serait digne d'un nom et qui resterait une foule sans visage.

Le fils Mais attends. Là tu vas trop loin. On a quand même retrouvé des traces des perdants. Des tombes, des objets, des ruines. Les archéologues font parler ceux qui n'écrivaient pas. Donc ce n'est pas vrai que tout vient des vainqueurs.

La mère C'est une excellente correction, et tu as parfaitement raison de la faire. Je retire le mot « tout ». On a des morceaux, des fragments, des os, des poteries, parfois une langue qu'on déchiffre des siècles après. Les peuples sans écriture avaient leur mémoire à eux : des conteurs, des chants, des récits qu'on se transmettait de bouche à oreille, et qui valaient bien des bibliothèques. Donc non, les vaincus ne sont pas totalement muets. Mais regarde la différence de volume. D'un côté, des archives entières, des noms, des dates, des portraits. De l'autre, des éclats qu'il faut deviner. Le crayon était dans une main, pas dans l'autre. Et celui qui tient le crayon raconte la scène depuis sa place.

Le fils Et qu'est-ce que ça change pour notre histoire à nous, sur la vulnérabilité ?

La mère Tout, parce que celui qui tient le crayon décide aussi qui a le droit d'être appelé fragile, et qui sera traité de faible. Écoute la nuance, elle est cruciale. Le puissant qui écrit l'Histoire dit souvent : ces gens-là sont fragiles par nature, c'est dans leur sang, c'est pour ça qu'on les domine. Les femmes seraient nées plus faibles, donc à protéger et à commander. Les peuples conquis seraient nés plus simples, donc faits pour servir. On a transformé une domination en vérité de naissance.

Le fils Donc on les a d'abord écrasés, et ensuite on a dit qu'ils étaient faibles, pour justifier de les avoir écrasés.

La mère Tu viens de mettre le doigt sur le mécanisme exact, et il faut un mot pour le tenir. Il y a deux sortes de fragilité, et je veux que tu les distingues toute ta vie. La première, je l'appelle la fragilité subie : on naît tous mortels, blessables, c'est la condition de n'importe quel vivant, personne ne l'a choisie. La seconde, je l'appelle la fragilité fabriquée : c'est celle qu'on ajoute aux gens en les dominant. Empêcher quelqu'un d'apprendre à lire, puis dire qu'il est ignorant. Affamer un peuple, puis dire qu'il est faible. Enfermer les femmes, puis dire qu'elles sont incapables. Cette fragilité-là n'est pas dans leur nature. Elle est dans la main qui les a tenus en bas.

Le fils Et l'Histoire écrite par les vainqueurs, elle fait passer la fragilité fabriquée pour de la fragilité subie.

La mère C'est exactement ça, et c'est le tour de passe-passe le plus vieux du monde. On transforme « je t'ai rendu faible » en « tu es né faible ». Toute notre série va consister à reprendre le crayon. À aller écouter ceux qu'on a racontés sans les laisser parler : les esclaves, les femmes, les peuples qu'on a dits sauvages, et même les bêtes et les rivières, qui n'ont jamais eu de scribe du tout. On va se demander, à chaque étape : qui tient le crayon, ici ? et qu'est-ce qu'on ne nous a pas raconté ?

Le fils Ça veut dire qu'il faudra se méfier même des belles histoires qu'on aime.

La mère Surtout d'elles. Une histoire peut être magnifique et n'avoir gardé qu'une seule voix sur dix. Voilà ce que je voudrais que tu gardes de ce soir : avant de croire une histoire, demande toujours qui tenait le crayon — parce que celui qui raconte décide qui est un héros, qui est un faible, et qui n'existe pas. Et je te laisse avec une question. Pense à une histoire que tu adores, un film, un jeu, un récit de famille. Qui la raconte ? Et qui, dedans, n'a jamais eu la parole — qu'est-ce qu'il dirait, lui, s'il pouvait l'écrire ?

Épisode 5

Est-ce mal d'être fragile ?

On a posé le mot vulnérable, on a vu que personne n'est incassable, que la fragilité nous traverse tous, et qu'on s'en sert parfois pour dominer. Ce soir, on arrive à la question qui va commander tout le reste du voyage.

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La mère On a posé le mot vulnérable, on a vu que personne n'est incassable, que la fragilité nous traverse tous, et qu'on s'en sert parfois pour dominer. Ce soir, on arrive à la question qui va commander tout le reste du voyage. Une question toute simple, et pourtant la plus difficile de la série. Est-ce que c'est mal d'être fragile ?

Le fils Ben… oui ? Enfin, ce n'est pas top. Être fragile, c'est risquer de souffrir, d'être manipulé, d'être écrasé. Si on me proposait d'être un peu moins fragile, je crois que je dirais oui.

La mère Ta réponse est honnête, et c'est la réponse la plus répandue dans l'histoire de l'humanité. Une moitié de la sagesse du monde te dirait : tu as raison. Sois fort, protège-toi, durcis-toi. Et cette moitié-là a une image, une seule, que je veux te graver dans la tête, parce qu'on va la croiser cent fois. C'est l'image de la forteresse. Devenir une forteresse : des murs épais, des portes fermées, rien ni personne qui entre sans permission. À l'intérieur, on est en sécurité. Rien ne peut plus te blesser parce que tu as tout fermé.

Le fils Ça paraît raisonnable. C'est quoi le problème, avec la forteresse ?

La mère Le problème, c'est que ce qui empêche la blessure d'entrer empêche aussi le reste d'entrer. Réfléchis. Si rien ne peut te toucher, alors la musique qui te bouleverse ne te touche plus. L'ami qui te manque, tu ne le laisses plus te manquer. La personne dont tu tombes amoureux, tu fermes la porte avant qu'elle n'arrive. Une forteresse parfaite, c'est une prison parfaite. Tu ne peux pas être à la fois imprenable et capable d'aimer. Le même mur fait les deux.

Le fils Donc l'autre solution, ce serait quoi ? Tout ouvrir et se laisser démolir ?

La mère C'est là qu'arrive l'autre moitié de la sagesse du monde, et elle te dit une chose qui a l'air folle : accepte d'être traversé. Pas démoli — traversé. Laisse le monde passer à travers toi, la joie comme la douleur, parce que c'est le seul moyen de vraiment vivre. Cette image-là, ce n'est pas la forteresse, c'est plutôt quelque chose de vivant et de perméable, comme une peau, comme une membrane. Une peau te protège, mais elle sent. Elle peut être coupée, justement parce qu'elle peut caresser.

Le fils Attends, là je ne marche pas complètement. C'est joli, « se laisser traverser », mais dans la vraie vie, ceux qui s'ouvrent complètement, ils se font écraser. Les gentils trop ouverts, on en profite. Donc la forteresse, elle protège vraiment, elle. Tu ne peux pas juste dire qu'elle est triste.

La mère Tu as raison, et je ne vais pas te raconter d'histoire. S'ouvrir sans aucune protection, dans un monde qui mord, c'est se faire dévorer. La fragilité totale n'est pas une vertu, c'est un danger. Donc retiens bien : ce n'est pas « forteresse, c'est mal » contre « ouverture, c'est bien ». Ce n'est pas si simple, et toute personne sérieuse le sait. La vraie question, celle que portent les sages des deux camps, c'est : où mettre le curseur ? Quand faut-il fermer pour ne pas mourir, et quand faut-il ouvrir pour ne pas être déjà mort à l'intérieur ?

Le fils Donc en fait, personne n'a la réponse définitive. C'est un réglage, pas une règle.

La mère Tu viens de dire quelque chose de très profond. C'est un réglage, et chaque école de pensée qu'on va rencontrer a réglé le curseur à un endroit différent. Souviens-toi déjà des deux qu'on a croisés. Gilgamesh, le roi de Mésopotamie, a voulu la forteresse absolue : vaincre la mort, ne plus jamais perdre. Il est rentré vaincu. Et plus tard, en Inde, une femme nommée Kisā Gotamī, devant la même perte, a choisi de s'ouvrir, d'accepter d'être traversée par le deuil — et on raconte qu'elle a trouvé une forme de paix. On les retrouvera. Tout au long du voyage, à chaque pays, à chaque sagesse, je te poserai la même question : forteresse, ou peau vivante ? Se blinder, ou s'ouvrir ?

Le fils Et toi, tu choisis quoi ?

La mère Je choisis de ne pas choisir une fois pour toutes, et c'est peut-être la chose la plus difficile. Il y a des jours où il faut un mur, et c'est sain. Et il y a des gens, peu nombreux, devant qui on a le droit, et même le besoin, de baisser tous les ponts-levis. Tout l'art d'une vie, c'est de ne pas se tromper de jour. Voilà ce que je voudrais que tu gardes de ce soir : se blinder met à l'abri de la douleur, mais aussi de la joie — toute la question d'une vie, c'est de savoir devant qui, et quand, on s'autorise à ouvrir. Et je te laisse avec une question, très concrète. Pense à une personne devant qui tu es complètement une forteresse, et à une personne devant qui tu n'as plus aucun mur. Laquelle des deux te fait le plus de bien — et laquelle te fait le plus peur ?

Épisode 6

Le tour du monde des mots

Ce soir, on prépare nos bagages pour de bon. Et dans nos bagages, on ne met pas des vêtements : on met des mots. Parce que chaque peuple, pour dire « avoir mal », « souffrir », a inventé un mot qui n'est jamais tout à fait le même que le nôtre.

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La mère Ce soir, on prépare nos bagages pour de bon. Et dans nos bagages, on ne met pas des vêtements : on met des mots. Parce que chaque peuple, pour dire « avoir mal », « souffrir », a inventé un mot qui n'est jamais tout à fait le même que le nôtre. Et quand on apprend le mot d'un autre peuple, on n'apprend pas seulement du vocabulaire. On apprend une autre façon de sentir.

Le fils Attends, « avoir mal », ça doit être pareil partout, non ? Une brûlure, c'est une brûlure, en français comme en chinois.

La mère Pour la brûlure du doigt, tu as raison, le corps est le même partout. Mais la souffrance n'est pas que dans le doigt. Il y a la douleur du corps, et il y a tout le reste : le chagrin, l'ennui d'exister, le sentiment que rien ne dure, la nostalgie d'un pays perdu. Et là, chaque langue découpe ce « reste » différemment. Je te donne un exemple, le plus précieux de tout notre voyage. Dans une langue très ancienne de l'Inde, le pali, la langue d'un sage dont on a déjà croisé une élève, il y a le mot dukkha.

Le fils On l'a entendu, oui. Avec Kisā Gotamī. Ça veut dire souffrance.

La mère On le traduit par « souffrance », mais c'est trop étroit, et c'est tout l'intérêt. Dukkha, à l'origine, ce serait l'image d'une roue de char dont le moyeu est mal centré : la roue tourne, mais elle cogne, elle grince, ça ne va jamais parfaitement rond. Dukkha, ce n'est pas seulement « j'ai mal ». C'est : rien ne tient en place, tout ce à quoi je m'attache va glisser et finir, et cette instabilité-là est une gêne profonde, même les jours heureux. Tu vois comme un seul mot t'ouvre une pensée entière ? En français, il nous faudrait dix mots pour dire ça, et encore.

Le fils Donc le mot transporte une idée que nous, on n'a pas d'un seul coup. C'est ça que tu appelles un trésor.

La mère Exactement un trésor, et on va en ramasser tout le long du chemin. En voici un autre, qui vient d'Afrique australe, de langues qu'on appelle les langues bantoues. Le mot, c'est ubuntu. On le résume souvent par une phrase : je suis parce que nous sommes. Ubuntu dit que tu n'es pas d'abord un individu seul qui, ensuite, rencontre les autres. Tu es d'abord tissé dans les autres, et c'est de là que tu deviens toi. Ta douleur n'est jamais seulement la tienne ; elle prend dans la communauté, et la communauté la porte avec toi.

Le fils Mais là, je veux poser une vraie objection. Ces mots étrangers, est-ce qu'on ne leur fait pas dire ce qu'on veut ? On les trouve beaux parce qu'ils sont lointains. Peut-être que pour les gens qui les parlent tous les jours, dukkha ou ubuntu, c'est juste un mot banal, comme « souffrance » pour nous. On ne les exagère pas un peu, par exotisme ?

La mère C'est une objection magnifique, et tu as parfaitement raison de me freiner. Il y a un vrai danger, et il a un nom : c'est prendre les mots des autres comme des bibelots de vacances, des jolis souvenirs vidés de leur vie. Alors voici la règle qu'on va tenir tout le voyage. On n'emporte jamais un mot sans emporter avec lui les gens qui le vivent, leur histoire, leurs contradictions. Ubuntu n'a pas empêché des guerres en Afrique ; dukkha n'a pas rendu tous les bouddhistes doux. Un mot n'est pas une formule magique. Mais même pris avec ce sérieux-là, il reste un outil de pensée que notre langue, à nous, ne nous donne pas tout fait. On l'emporte non pas pour décorer, mais pour penser mieux.

Le fils D'accord. Donc le but, ce n'est pas de collectionner des mots exotiques. C'est d'agrandir ce qu'on est capable de ressentir et de comprendre.

La mère Tu l'as dit mieux que moi. Chaque langue est une fenêtre, et toutes les fenêtres ensemble ouvrent sur la même cour : la condition fragile des vivants. Le grec nous a donné trōtos, le blessable, tu t'en souviens. Le latin nous a donné vulnus, la blessure, d'où vient ton mot vulnérable. Le pali nous donne dukkha. Les langues d'Afrique australe nous donnent ubuntu. Et on en croisera d'autres, en arabe, en chinois, dans les langues des peuples sans écriture qui n'ont pas de scribe mais ont des poètes. Aucune de ces langues n'a tout compris. Toutes ont compris quelque chose que les autres avaient raté.

Le fils Et nous, le français, on a raté quoi ?

La mère Voilà la bonne humilité. Le français est très fort pour distinguer, analyser, découper. Il est moins fort, parfois, pour dire qu'on est tissés ensemble, ou que rien ne dure. C'est pour ça qu'on va aller emprunter ailleurs. Voilà ce que je voudrais que tu gardes de ce soir : chaque langue de la Terre est une façon différente de sentir la douleur et la vie, et apprendre le mot d'un autre peuple, c'est s'offrir une pensée qu'on n'aurait jamais eue tout seul. Et je te laisse avec une question. Cherche, dans une langue que tu connais un peu, ou même dans l'argot de tes amis, un mot qui n'existe pas vraiment en français. Qu'est-ce qu'il te permet de dire, ce mot, que tu n'arrivais pas à dire autrement ?

Épisode 7

La promesse du voyage

Voilà, c'est le dernier soir de notre première étape. Avant de partir vraiment faire le tour de la planète, je veux te faire une promesse, et te dire à quoi elle nous engage tous les deux.

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La mère Voilà, c'est le dernier soir de notre première étape. Avant de partir vraiment faire le tour de la planète, je veux te faire une promesse, et te dire à quoi elle nous engage tous les deux. Cette série, ce n'est pas un cours sur des gens lointains qu'on regarderait de loin. C'est un voyage où, à chaque arrêt, on va refuser une chose, une seule, mais qui change tout.

Le fils Refuser quoi ?

La mère Refuser de dire « nous et les autres ». À chaque étape, il y aura quelqu'un que la paresse de l'esprit voudrait ranger dans « les autres » — ceux d'un pays lointain, ceux d'une autre époque, ceux d'un autre genre, ceux qui ne sont même pas humains. Et à chaque fois, notre règle sera la même : personne n'est « l'autre » du récit. Tu te rappelles, on a appris ça avec le mot vulnérable, et avec le bébé et le vieillard qui ne sont pas « eux » mais nous, à d'autres moments. On va l'appliquer à toute la Terre.

Le fils Et concrètement, ce « personne n'est l'autre », ça se découpe comment ? Parce que là, c'est encore un peu une belle phrase.

La mère Tu as raison de demander du concret. Alors voilà les quatre refus précis, les quatre directions de notre boussole. Le premier : personne n'est l'autre à cause de l'endroit où il est né. On ne va pas raconter le monde depuis l'Europe en regardant le reste comme exotique. Un sage de l'Inde, de la Chine, du monde arabe, de l'Afrique, des Amériques avant les colons, vaut exactement autant qu'un sage grec. Quand une étape sera quand même centrée sur un seul endroit, on le dira franchement, au lieu de faire comme si c'était le centre du monde.

Le fils D'accord, ça c'est la géographie. Le deuxième ?

La mère Le deuxième : personne n'est l'autre à cause de son sexe ou de son genre. Pendant des milliers d'années, ceux qui tenaient le crayon, souviens-toi, étaient surtout des hommes. Les femmes ont été racontées, jugées, dites faibles, et on les a souvent empêchées d'écrire elles-mêmes. Dans notre voyage, les femmes ne seront pas des invitées qui passent. Elles porteront des étapes entières comme penseuses, à part entière. Et on regardera en face une chose : la faiblesse qu'on a attribuée aux femmes n'était pas dans leur nature, on la leur a fabriquée. Tu te rappelles, la fragilité subie et la fragilité fabriquée.

Le fils Oui. Et là, c'est typiquement de la fabriquée. Le troisième ?

La mère Le troisième est le plus vertigineux. Personne n'est l'autre à cause de son espèce. Les animaux, les plantes, les rivières, la terre elle-même peuvent être blessés. Un fleuve qu'on empoisonne, une forêt qu'on rase, une bête qu'on fait souffrir : ce sont des vulnérables, eux aussi. On va rencontrer des pensées, en Inde, en Chine, chez des peuples premiers, pour qui l'humain n'est pas le roi au-dessus du vivant, mais un vivant parmi les vivants, blessable comme les autres. Toi, ta génération, tu sais déjà ça mieux que la mienne, avec l'écologie.

Le fils Ça, oui, ça me parle. Une rivière qu'on empoisonne, pour moi c'est évident que c'est une blessure. Et le quatrième ?

La mère Le quatrième te concerne directement, et c'est pour ça que je l'ai gardé pour la fin. Personne n'est l'autre à cause de son âge. Les enfants, les ados, on les traite souvent comme le public de la pensée — on pense pour eux, à leur place, en attendant qu'ils grandissent. Nous, on fait l'inverse. Dans tout ce voyage, toi, tu n'es pas mon élève qui écoute. Tu es celui qui pose les vraies questions, qui repère quand je force une histoire, qui a le droit d'avoir raison contre moi. Tu l'as déjà fait plusieurs fois cette semaine, et c'était juste.

Le fils Je peux quand même te dire une dernière objection, alors, puisque j'ai le droit ?

La mère Vas-y, c'est précisément la place que je te donne.

Le fils Quatre refus, « personne n'est l'autre », c'est beau. Mais est-ce que ce n'est pas un peu naïf ? Dans la vraie vie, il y a des conflits, des intérêts qui s'opposent, des gens qui veulent du mal. On ne peut pas tout aimer, tout ouvrir, faire comme si on était tous pareils.

La mère C'est la meilleure objection de la semaine, et je ne vais pas la balayer. Tu as raison : « personne n'est l'autre » ne veut pas dire « tout le monde est gentil » ni « tout se vaut ». Il y a des bourreaux et des victimes, et les confondre serait une lâcheté. Ce qu'on refuse, ce n'est pas de juger ; c'est de décréter qu'une catégorie de vivants serait, par nature, en dehors du cercle de ceux qui comptent. On peut combattre quelqu'un sans le rayer de l'humanité. Ne pas avoir d'autre, ce n'est pas être naïf. C'est refuser la première lâcheté de toutes : celle qui consiste à dire « ceux-là ne sont pas vraiment des nôtres », pour pouvoir leur faire n'importe quoi sans remords.

Le fils Donc on part avec une boussole, pas avec des bisous.

La mère Tu as tout résumé, et tu m'as fait rire en plus. Une boussole à quatre directions : ni le lointain, ni l'autre genre, ni l'autre espèce, ni l'autre âge ne seront « les autres ». On emporte le mot vulnérable, le repère des dates, le fil de Gilgamesh, la forteresse et la peau, et nos premiers trésors de langues. Et on s'en va. Voilà ce que je voudrais que tu gardes de ce premier voyage : on peut tout faire à quelqu'un, à condition d'abord de se persuader qu'il n'est pas vraiment des nôtres — alors toute notre série tiendra dans un refus, celui de l'avoir, cet « autre ». Et je te laisse avec une question, pour la route. Dans ta propre vie, là, maintenant — au lycée, sur ton téléphone, dans le monde — qui est-ce qu'on t'invite, en ce moment, à ranger du côté des « autres » ? Et qu'est-ce que ça changerait si tu refusais ?