Les chefs et les pays
On a passé dix saisons à parler de gens, de sages, de philosophes, de vies fragiles une par une. Ce soir on change d'échelle. On monte tout en haut, là où se décident les guerres et les frontières.
L'audio de cet épisode arrive bientôt.
La mère On a passé dix saisons à parler de gens, de sages, de philosophes, de vies fragiles une par une. Ce soir on change d'échelle. On monte tout en haut, là où se décident les guerres et les frontières. La question est simple : quand un État, un chef, une grande puissance dit « je protège les faibles », est-ce qu'il les protège vraiment, ou est-ce qu'il se sert d'eux ?
Le fils Un État qui protège les faibles, c'est plutôt une bonne chose, non ? La sécurité sociale, les pompiers, l'aide aux gens qui n'ont rien… c'est exactement ça, protéger les fragiles.
La mère Tu as raison, et il faut commencer par là, sans cynisme. Protéger, c'est même une des seules vraies justifications du pouvoir. Un pouvoir qui ne protège personne ne sert à rien. Mais regarde le mot de plus près. Protéger quelqu'un, ça veut dire décider à sa place qu'il a besoin d'être protégé. Et le jour où je décide à ta place que tu es trop fragile pour te débrouiller seul, je gagne un pouvoir énorme sur toi.
Le fils Quel pouvoir ? Si tu m'aides, tu m'aides.
La mère Prends un exemple dans l'Histoire. À la fin du dix-neuvième siècle, les grandes puissances européennes colonisent presque toute l'Afrique et une bonne partie de l'Asie. Et elles ne disent pas « on vient prendre vos terres et vos richesses ». Elles disent « on vient civiliser, éduquer, protéger des peuples qui ne savent pas se gouverner ». Ils ont même inventé une expression officielle, le « fardeau de l'homme blanc » : l'idée qu'il était lourd, fatigant, mais généreux, d'aller s'occuper des autres pour leur bien.
Le fils Donc « protéger » servait juste de déguisement pour dominer.
La mère Souvent, oui. Et c'est tout l'enjeu. Pour justifier qu'on commande un peuple, le moyen le plus efficace, c'est de le décréter fragile, mineur, incapable. Une fois qu'on a réussi à le faire croire, même à lui, la domination passe pour de la bonté. Souviens-toi du fil qu'on tire depuis le début : il y a une fragilité qu'on subit, parce qu'on est mortel et blessable, et il y a une fragilité qu'on fabrique, qu'on ajoute aux gens pour les tenir. La fausse protection, c'est l'usine à fabriquer de la fragilité.
Le fils Mais alors il faudrait ne jamais aider personne, par peur de l'écraser en l'aidant ? Ça n'a pas de sens.
La mère C'est une très bonne objection, et non, ce n'est pas la conclusion. Il y a une différence nette entre deux gestes. Le premier : je t'aide pour que tu te passes de moi le plus vite possible. Le second : je t'aide d'une manière qui te garde dépendant de moi pour toujours. Le premier rend la force. Le second rend captif. Le même mot, « aider », recouvre les deux. Tout est de savoir lequel des deux on est en train de faire.
Le fils Et l'humanitaire alors ? Les ONG qui apportent à manger, des médecins dans les camps… ça c'est vraiment aider.
La mère Souvent oui, et il faut le dire haut : des gens y donnent leur vie, ça sauve des vies. Mais même là, le piège existe. Il y a une manière de filmer une catastrophe qui montre toujours les mêmes images : des gens passifs, sans nom, des mains tendues, des enfants au ventre gonflé. Jamais un ingénieur du pays, jamais une institutrice, jamais quelqu'un qui dit « voilà ce que nous, on a décidé ». L'aide bien intentionnée peut transformer tout un peuple en victime éternelle, qui doit dire merci et se taire. On appelle parfois ça infantiliser : traiter des adultes comme des enfants incapables.
Le fils Donc même quand on fait le bien, on peut humilier.
La mère Exactement. Et le test est simple. Demande-toi qui parle. Est-ce que celui qu'on protège a son mot à dire, le droit de refuser, le droit de dire « non, pas comme ça » ? Ou est-ce qu'on décide tout pour lui en lui expliquant que c'est pour son bien ? Souviens-toi de la grande question qui traverse toute notre série : qui tient le crayon ? Quand un puissant tient à la fois le crayon qui écrit qui est faible, et la main qui prétend secourir ce faible, là il faut se méfier.
Le fils Mais c'est à double tranchant, en fait. La fragilité peut aussi être une arme pour le plus faible, non ? Un petit pays qui dit « on est en danger, aidez-nous », ça peut lui donner du pouvoir.
La mère Tu mets le doigt sur quelque chose de juste et de profond. La vulnérabilité, en politique, c'est une arme à deux tranchants. Le puissant s'en sert pour dominer en disant « ils sont faibles, je les protège ». Mais le faible aussi peut s'en saisir, dire au monde « regardez ce qu'on nous fait », et retourner la honte contre les puissants. Montrer sa blessure, ça peut être une soumission, ou ça peut être une révolte. Tout dépend de qui parle et pour quoi.
Le fils Donc être fragile, ce n'est pas seulement subir. Ça peut aussi être une force qu'on choisit.
La mère Voilà ce que je voudrais que tu gardes de ce soir : « je te protège » est la plus belle et la plus dangereuse des phrases politiques, parce que protéger et dominer empruntent souvent les mêmes mots. La seule façon de les distinguer, c'est de regarder qui a encore le droit de dire non.
La mère Et je te laisse avec une question, pour la prochaine fois que tu entendras un dirigeant dire « c'est pour leur bien » à propos d'un groupe de gens. Demande-toi simplement : est-ce qu'on a demandé leur avis à eux, et est-ce qu'ils ont encore le droit de refuser ?
Toutes les vies comptent-elles pareil ?
Ce soir, une question que tu vas trouver brutale, et c'est normal, parce qu'elle l'est. Est-ce que toutes les vies humaines comptent pareil ? Pas « est-ce qu'elles devraient » — bien sûr qu'elles devraient.
L'audio de cet épisode arrive bientôt.
La mère Ce soir, une question que tu vas trouver brutale, et c'est normal, parce qu'elle l'est. Est-ce que toutes les vies humaines comptent pareil ? Pas « est-ce qu'elles devraient » — bien sûr qu'elles devraient. La vraie question, plus dérangeante : est-ce qu'en pratique, dans le monde tel qu'il est, on pleure toutes les morts de la même façon ?
Le fils Honnêtement… non. Quand il y a un attentat tout près, on en parle pendant des jours. Quand il y a une catastrophe loin avec des milliers de morts, parfois c'est trois lignes et on passe à autre chose.
La mère Tu viens de décrire, à toi tout seul, l'idée d'une philosophe américaine qui s'appelle Judith Butler. Elle est née en mille neuf cent cinquante-six et elle pense, entre autres, sur la guerre et le deuil. Elle pose un mot qui frappe : certaines vies sont « pleurables », et d'autres, on dirait qu'elles ne le sont pas. Pas parce qu'elles valent moins. Parce que quelque chose, dans la manière dont on raconte le monde, décide d'avance lesquelles méritent qu'on s'arrête, et lesquelles on enregistre comme un simple chiffre.
Le fils Pleurable, ça veut dire qu'on a le droit de la pleurer ?
La mère Plutôt : qu'une vie compte assez pour que sa perte fasse un trou visible. Quand quelqu'un qui t'est proche meurt, il y a une cérémonie, un nom, des gens qui se rassemblent, une photo. La société reconnaît : ici, une vie s'est arrêtée, c'est grave. Butler dit qu'il y a des morts à qui on accorde tout ça, et des morts à qui on n'accorde rien. Pas de nom, pas de visage, pas de minute de silence. On les compte par paquets, « tant de victimes », et on tourne la page.
Le fils Mais c'est peut-être juste une question de distance, non ? On pleure plus ce qui est proche. C'est humain, ça ne veut pas dire qu'on méprise les autres.
La mère C'est une objection honnête, et il y a une part de vrai. La proximité joue, c'est naturel. Mais regarde mieux. Deux catastrophes à la même distance de nous, avec le même nombre de morts : pourquoi l'une fait la une partout et l'autre passe inaperçue ? La distance n'explique pas tout. Ce qui se joue, c'est une hiérarchie cachée : certains visages nous ressemblent, ont un nom dans notre langue, vivent dans un pays qu'on connaît — et d'autres restent une masse lointaine et floue. Ce n'est pas seulement la distance en kilomètres. C'est la distance qu'on a fabriquée dans les têtes.
Le fils Fabriquée comment ?
La mère Par tout ce qui décide de quoi on parle et comment. Souviens-toi de notre grande question : qui tient le crayon ? Celui qui tient le crayon décide quelle mort aura un nom et quelle mort restera un chiffre. Et il y a un cercle vicieux terrible. Une vie qu'on n'a jamais montrée comme pleinement humaine, avec ses histoires, ses amours, ses peurs, c'est une vie qu'on pleurera moins quand elle s'éteindra. Donc on la montre moins. Donc on la pleure moins. Et ainsi de suite.
Le fils Et pourquoi c'est si grave, au fond ? Si je pleure plus mes proches, ça ne tue personne.
La mère Parce que Butler montre une chose redoutable. Le jour où on décide qu'un groupe de gens, ce sont des vies qui ne comptent pas vraiment, on a déjà à moitié autorisé qu'on leur fasse du mal. Si leur mort ne fera pas de trou, alors les bombarder, les laisser se noyer, les abandonner, ça coûte moins cher. La hiérarchie des vies, ce n'est pas juste une tristesse mal répartie. C'est la première marche qui rend la violence possible. On commence par effacer un visage, et la suite devient facile.
Le fils Mais elle, Butler, elle fait quoi avec ça ? Elle dit juste que c'est injuste ?
La mère Non, elle en tire quelque chose de très beau. Elle dit : et si on partait justement de notre fragilité commune ? Nous sommes tous, sans exception, des êtres qui peuvent être blessés, qui dépendent des autres pour survivre, dès le premier jour de notre vie. Personne n'a choisi de naître dans un corps blessable. C'est ça qu'on partage, vraiment, par-dessus les frontières et les langues. Et si on prenait cette fragilité partagée comme base, alors aucune vie ne pourrait être traitée comme un chiffre, parce que chacune est aussi blessable que la mienne.
Le fils Donc au lieu de cacher qu'on est fragile, elle en fait le point commun de tout le monde.
La mère Exactement. Là où d'autres, depuis le début de notre série, essayaient de se blinder, de devenir invulnérables, elle fait le chemin inverse. Elle dit : c'est en reconnaissant qu'on est tous traversables qu'on devient capables de compter les vies à égalité. La fragilité n'est pas le problème à cacher. C'est le lien à reconnaître.
Le fils Voilà ce que je voudrais que tu gardes de ce soir : une vie qu'on a appris à voir comme pleinement humaine est une vie qu'on pleurera — et une vie qu'on n'a jamais regardée, on la laissera mourir sans s'arrêter. Ce qu'on choisit de montrer décide, à l'avance, qui aura droit à nos larmes.
La mère Et je te laisse avec une question, pour la prochaine fois que tu fais défiler des informations sur ton écran. Quand tu vois passer « tant de morts » quelque part au loin, demande-toi : est-ce qu'on m'a donné un seul nom, un seul visage, une seule histoire — ou est-ce qu'on m'a juste donné un nombre à oublier ?
Fanon, quand la peau fabrique du danger
Ce soir, l'épisode le plus important de la saison, peut-être de toute la série pour comprendre une chose. On a dit dès le début qu'il y a une fragilité qu'on subit, parce qu'on est mortel, et une fragilité qu'on fabrique, qu'on ajoute aux gens pour les dominer.
L'audio de cet épisode arrive bientôt.
La mère Ce soir, l'épisode le plus important de la saison, peut-être de toute la série pour comprendre une chose. On a dit dès le début qu'il y a une fragilité qu'on subit, parce qu'on est mortel, et une fragilité qu'on fabrique, qu'on ajoute aux gens pour les dominer. Ce soir, on rencontre l'homme qui a le mieux montré comment on fabrique de la fragilité avec quelque chose d'aussi bête qu'une couleur de peau. Il s'appelle Frantz Fanon.
Le fils Jamais entendu. C'était qui ?
La mère Un homme né en mille neuf cent vingt-cinq sur l'île de la Martinique, dans les Caraïbes, à l'époque une colonie française. Il devient médecin, et plus précisément psychiatre : un médecin qui soigne les blessures de l'esprit. Il meurt jeune, à trente-six ans, en mille neuf cent soixante et un. Et entre les deux, il écrit un livre au titre saisissant : « Peau noire, masques blancs ». Tout est déjà dans le titre.
Le fils Peau noire, masques blancs… ça veut dire quoi ?
La mère Que dans un monde dominé par des Blancs, on apprend à un enfant noir, dès tout petit, que pour avoir de la valeur, il faudrait être autre chose que ce qu'il est. Il grandit avec des livres, des héros, des images de beauté, des modèles de réussite : tous blancs. Alors il essaie, sans même s'en rendre compte, de mettre un masque blanc sur sa peau noire. Et Fanon, en tant que psychiatre, voit les dégâts que ça fait à l'intérieur des gens. C'est ça qu'il soigne.
Le fils Mais une couleur de peau, c'est juste une couleur. En quoi ça rend quelqu'un fragile ?
La mère C'est exactement la bonne question, et la réponse est tout le cœur de l'affaire. Une couleur de peau, en elle-même, ne veut rien dire. Elle ne te rend ni fort, ni faible, ni dangereux. Mais Fanon raconte une scène devenue célèbre. Il marche dans une rue, en France. Un enfant le voit, prend peur, et crie à sa mère : regarde, j'ai peur. Fanon n'a rien fait. Il marche, c'est tout. Et pourtant, dans le regard de cet enfant, sa peau vient de le transformer en danger. Le danger n'est pas en lui. On l'a posé sur lui, du dehors.
Le fils Donc ce n'est pas lui qui est dangereux, c'est le regard de l'autre qui le rend dangereux.
La mère Voilà. Et retiens ce mot, parce qu'il est central : assigné. On lui assigne un danger, une place, une nature, sans lui demander son avis. Le racisme, dit Fanon, ne décrit pas les gens : il les fabrique. Il prend une différence sans importance, la couleur, et il colle dessus toute une histoire — tu es plus bête, plus violent, plus à surveiller, moins capable. À force, celui qui subit ça finit parfois par le croire un peu lui-même. Voilà la fragilité fabriquée à l'état pur. On n'est pas né fragile à cause de sa peau. On a été rendu fragile par le regard des autres.
Le fils Et la colonisation, ça vient là-dedans ?
La mère Au centre. La colonisation, c'est quand un pays en envahit un autre, prend ses terres, ses richesses, et commande sa population. Mais pour faire ça sans trop de scrupules, il faut une histoire qui le justifie. Souviens-toi de notre grande question : qui tient le crayon ? Les colonisateurs tenaient le crayon. Ils ont écrit que les peuples colonisés étaient des grands enfants, fragiles, incapables de se gouverner — donc qu'on leur rendait service en les commandant. La même fausse protection dont on a parlé. Ils ont décrété la fragilité des autres, et cette fragilité décrétée est devenue la justification de la domination.
Le fils Mais attends, là c'est trop pratique pour eux. C'est presque un système parfait : je te domine, et comme tu es dominé, je dis que tu es faible, et comme tu es faible, j'ai le droit de te dominer.
La mère Tu viens de mettre à nu le piège, et c'est exactement ce que Fanon dénonce. C'est un cercle. La domination produit la faiblesse, puis se sert de cette faiblesse comme excuse. Et le plus terrible, c'est que ça se loge à l'intérieur des têtes. Fanon le soignait chez ses patients : des gens convaincus, au fond d'eux, de valoir moins, alors qu'on le leur avait simplement appris.
Le fils Alors comment on en sort, si c'est un cercle ?
La mère Fanon dit une chose forte. La première étape, c'est de comprendre que cette fragilité n'est pas la tienne, qu'elle t'a été assignée, posée sur toi du dehors. Le jour où tu vois que le danger n'était pas en toi mais dans le regard de l'autre, tu peux enlever le masque. Tu n'as plus à être un faux Blanc ; tu peux être pleinement toi. Reconnaître la fragilité subie, celle d'être mortel, oui. Mais refuser la fragilité fabriquée, celle qu'on t'a collée pour te tenir — ça, c'est une libération.
Le fils Donc il y a une fragilité à accepter, et une autre à refuser. Ce n'est pas la même chose.
La mère Tu tiens là toute la distinction de notre série. Voilà ce que je voudrais que tu gardes de ce soir : aucune peau, aucune naissance ne rend dangereux ni inférieur ; quand quelqu'un te paraît « naturellement » faible ou menaçant, demande-toi toujours qui a tenu le crayon qui a écrit ça sur lui.
La mère Et je te laisse avec une question, pour la prochaine fois que tu entendras dire qu'un groupe de gens est « comme ça » par nature — plus violent, moins sérieux, moins capable. Demande-toi : est-ce que je décris vraiment ces gens, ou est-ce que je répète une étiquette que d'autres ont collée sur eux, et à qui elle était bien utile ?
Qui décide qui est vulnérable ?
Ce soir, on attrape un mot qu'on entend partout et qu'on n'examine presque jamais : « public vulnérable ». Les personnes âgées, les enfants, les malades, les sans-abri, les migrants.
L'audio de cet épisode arrive bientôt.
La mère Ce soir, on attrape un mot qu'on entend partout et qu'on n'examine presque jamais : « public vulnérable ». Les personnes âgées, les enfants, les malades, les sans-abri, les migrants. On dit « les publics vulnérables » comme si c'était une évidence. Et je voudrais qu'on se demande quelque chose de simple et de vertigineux : qui décide qu'un groupe de gens est vulnérable ?
Le fils Bah… ça se voit, non ? Un bébé est plus fragile qu'un adulte, un vieillard malade aussi. Ce n'est pas quelqu'un qui décide, c'est juste vrai.
La mère Pour une part, oui, et il ne faut pas faire le malin avec ça. Un nourrisson dépend vraiment des autres pour survivre. Mais regarde de plus près. « Vulnérable », ce n'est pas seulement un constat. C'est aussi une catégorie. Un casier dans lequel une administration, une loi, une institution range des gens. Et le jour où on te range dans le casier « vulnérable », il t'arrive deux choses en même temps, et elles sont opposées.
Le fils Lesquelles ?
La mère La première est bonne : on te donne des protections, des aides, des droits que les autres n'ont pas. La deuxième est plus sombre : on te retire un peu de ton pouvoir de décider pour toi-même. Parce qu'on te déclare fragile, on peut commencer à choisir à ta place « pour ton bien ». Le même mot t'apporte un bouclier et une laisse. Souviens-toi de l'épisode sur les chefs et les pays : protéger et contrôler empruntent les mêmes mots.
Le fils Tu as un exemple concret ?
La mère Prends une personne âgée. Tant qu'on la voit comme une adulte normale, elle décide où elle vit, ce qu'elle mange, à quelle heure elle se couche. Le jour où on la classe « personne âgée vulnérable », on peut, au nom de sa sécurité, décider de la placer quelque part, de verrouiller une porte, de choisir ses repas, ses horaires. Parfois c'est nécessaire et ça la sauve, vraiment. Mais parfois, c'est juste plus pratique pour les autres, et la « protection » devient un enfermement. La même étiquette peut faire les deux. Tout dépend de qui la pose et pourquoi.
Le fils Donc l'étiquette elle-même, c'est déjà un pouvoir.
La mère Exactement, et c'est le cœur de ce soir. Décider qui est vulnérable, c'est tenir un crayon très puissant. Notre grande question de toute la série, tu la connais : qui tient le crayon de l'Histoire ? Ici elle devient : qui tient le crayon de la catégorie ? Celui qui décide qui va dans le casier « fragile » et qui n'y va pas tient un pouvoir énorme — celui de décider qui aura le droit de parler en son nom, et qui sera parlé par d'autres.
Le fils Mais alors, c'est dangereux d'aider, encore une fois ? On revient toujours là.
La mère Non, et la nuance est précieuse. Le problème n'est jamais d'aider. Le problème, c'est d'enfermer quelqu'un dans un statut dont il ne peut plus sortir. Il y a une différence entre dire « cette personne traverse un moment de fragilité, aidons-la à le dépasser » et dire « cette personne est une vulnérable, c'est ce qu'elle est, point ». Dans le premier cas, la fragilité est une situation qu'on traverse. Dans le second, elle devient une identité, une étiquette qui colle pour toujours. Et une étiquette qui colle, ça finit par décider à la place des gens ce qu'ils peuvent et ne peuvent pas faire.
Le fils Attends, mais parfois c'est les gens eux-mêmes qui réclament l'étiquette, non ? Pour avoir des droits, des aides, on a besoin d'être reconnu « vulnérable » officiellement.
La mère Tu touches un point très juste, et qui complique tout. Oui : dans nos sociétés, pour avoir une aide, il faut souvent prouver qu'on en a besoin, donc accepter qu'on vous range dans le casier. Des gens se battent pour être reconnus comme fragiles, parce que sans ça, ils n'ont rien. C'est même un retournement : la vulnérabilité peut devenir une arme pour obtenir justice, comme on l'a vu pour les pays. Mais l'arme a un coût. En échange de l'aide, on accepte parfois un regard qui vous diminue. La vraie question n'est donc pas « étiquette ou pas d'étiquette ». C'est : est-ce que la personne garde la main, le droit de dire « oui pour l'aide, non pour qu'on décide à ma place » ?
Le fils Donc la bonne catégorie, ce serait une catégorie d'où on peut sortir, et où on garde le droit de parler.
La mère Tu as tout compris. Une étiquette juste, c'est une étiquette qu'on peut quitter, qui aide sans museler, qui protège sans déposséder. Voilà ce que je voudrais que tu gardes de ce soir : dire de quelqu'un qu'il est « vulnérable », ce n'est jamais neutre — c'est un geste de pouvoir, qui peut le sauver ou l'enfermer, et la seule façon de savoir lequel, c'est de regarder s'il a encore le droit de parler en son propre nom.
La mère Et je te laisse avec une question, pour la prochaine fois que tu entendras parler d'un « public fragile » à protéger. Demande-toi : est-ce qu'on aide ces gens à redevenir maîtres de leur vie, ou est-ce qu'on les installe dans un statut dont ils ne pourront plus jamais sortir ?
Prendre soin, l'affaire de tous
Avant le grand bilan, ce soir on descend du sommet de la politique pour revenir au plus concret qui soit : qui s'occupe de qui, tous les jours, vraiment.
L'audio de cet épisode arrive bientôt.
La mère Avant le grand bilan, ce soir on descend du sommet de la politique pour revenir au plus concret qui soit : qui s'occupe de qui, tous les jours, vraiment. Qui change les bébés, lave les vieillards, veille les malades, nettoie, nourrit, écoute. On appelle ça, dans la langue de la philosophie d'aujourd'hui, le « care ». Un mot anglais qui veut dire à la fois prendre soin et se soucier de quelqu'un.
Le fils Pourquoi un mot anglais ? On n'a pas « prendre soin » en français ?
La mère Si, et c'est la bonne traduction. On garde parfois le mot care juste parce que des penseuses, surtout aux États-Unis à partir des années mille neuf cent quatre-vingt, en ont fait un vrai concept. L'une d'elles, Joan Tronto, née en mille neuf cent cinquante-deux, le définit très largement : le care, c'est tout ce qu'on fait pour entretenir, réparer, continuer notre monde, pour qu'on puisse y vivre du mieux possible. Notre corps, les autres, et la terre autour. Dit comme ça, tu vois que ça concerne absolument tout le monde.
Le fils Et c'est philosophique, ça ? Faire le ménage et donner à manger, c'est juste la vie quotidienne.
La mère C'est justement le piège qu'elles dénoncent, et tu viens de tomber dedans, sans te vexer. Pendant des siècles, on a décrété que ce travail-là n'était pas vraiment un travail. Que c'était naturel, sans valeur, invisible. Et par hasard — sauf que ce n'est pas un hasard — c'était surtout le travail des femmes, des domestiques, des plus pauvres, et aujourd'hui souvent des personnes venues d'ailleurs. Souviens-toi de notre question de toujours : qui tient le crayon ? Ceux qui tenaient le crayon ont écrit que penser, gouverner, faire la guerre, c'était noble — et que prendre soin, c'était secondaire, presque rien. Les philosophes du care retournent le crayon.
Le fils Ils disent quoi, alors ?
La mère Que c'est exactement l'inverse. Que rien ne tient sans ce soin. Tes grands penseurs, tes chefs d'État, tes héros : chacun a d'abord été un bébé qui serait mort en trois jours si quelqu'un ne s'en était pas occupé. Toi, moi, tout le monde, on a tous commencé totalement dépendants, et on finira sans doute dépendants à nouveau. Entre les deux, on dépend les uns des autres en permanence, même quand on ne le voit pas. L'idée qu'on serait des individus autonomes, qui se débrouillent tout seuls et ne doivent rien à personne, c'est une illusion. Une jolie illusion d'adulte en bonne santé qui a oublié d'où il vient.
Le fils Mais l'autonomie, c'est quand même bien, non ? Se débrouiller seul, ne pas dépendre des autres, c'est une force.
La mère C'en est une, et il ne faut pas la jeter. Apprendre à faire par soi-même, c'est précieux, on en a besoin. Mais les penseuses du care disent : attention à ne pas confondre « être capable » et « ne dépendre de personne ». Même la personne la plus autonome du monde mange une nourriture que d'autres ont produite, marche sur des routes que d'autres entretiennent, a été soignée quand elle est née. L'autonomie totale, ça n'existe pas. Ce qui existe, c'est une toile de dépendances qu'on a appris à ne plus voir. Reconnaître ça, ce n'est pas devenir faible. C'est devenir lucide.
Le fils Et concrètement, on en fait quoi ? C'est joli de dire « tout le monde dépend de tout le monde », mais ça change quoi ?
La mère Très bonne exigence, et c'est là que ça devient politique. Si prendre soin est le travail le plus important du monde, alors trois choses changent. D'abord, on le rend visible : on cesse de faire comme s'il se faisait tout seul. Ensuite, on le paie correctement et on le respecte : une aide-soignante, une auxiliaire de vie, quelqu'un qui veille un mourant, ça vaut au moins autant qu'un trader. Enfin, on le partage : ce n'est pas seulement à certaines, toujours les mêmes, de s'en charger. Prendre soin, c'est l'affaire de tous, des hommes comme des femmes, de la société entière, pas d'une catégorie qu'on rend invisible.
Le fils Donc au lieu de cacher qu'on est fragile et qu'on a besoin des autres, on l'assume, et on organise la société autour de ça.
La mère Tu viens de résumer tout le retournement. Pendant toute notre série, on a vu des gens essayer de se blinder, de devenir des forteresses, de nier qu'ils avaient besoin de quiconque. Le care fait le chemin inverse, et il le fait à l'échelle de toute une société. Il dit : partons de notre fragilité, de notre dépendance mutuelle, et construisons à partir de là, au lieu de la cacher comme une honte. C'est moins héroïque qu'une armure. C'est beaucoup plus solide.
Le fils Voilà ce que je voudrais que tu gardes de ce soir : personne ne s'est jamais débrouillé tout seul, pas une seule fois ; et le travail de ceux qui prennent soin, parce qu'on l'a rendu invisible, est peut-être le plus précieux de tous.
La mère Et je te laisse avec une question, et celle-là regarde directement ta vie. Autour de toi, qui prend soin sans qu'on le remarque ni qu'on le remercie ? Qui fait le travail invisible qui te permet, à toi, de vivre, d'apprendre, d'avoir le temps de réfléchir à tout ça ce soir ?
Fragile et fort à la fois
Ce soir, c'est le dernier. Le tout dernier de tout ce qu'on a traversé ensemble, saison après saison. Alors je ne vais pas t'apporter une histoire nouvelle.
L'audio de cet épisode arrive bientôt.
La mère Ce soir, c'est le dernier. Le tout dernier de tout ce qu'on a traversé ensemble, saison après saison. Alors je ne vais pas t'apporter une histoire nouvelle. Je vais reprendre toutes celles qu'on a rencontrées et tirer les fils ensemble, pour voir le dessin qu'ils forment. Tu veux bien faire ce chemin une dernière fois avec moi ?
Le fils D'accord. Mais alors commence par le début. Le tout premier.
La mère Le tout premier, c'était Gilgamesh. Le roi presque invincible de Mésopotamie, il y a plus de quatre mille ans. Son ami Enkidu meurt, et lui, le puissant, s'effondre. Il refuse la mort, il part au bout du monde chercher le secret de l'immortalité. Et il échoue. Il rentre chez lui mortel, comme avant. Garde-le en tête, parce que tout part de lui.
Le fils Et en face de Gilgamesh, il y avait la femme avec la graine de moutarde.
La mère Kisā Gotamī, oui, en Inde, quinze siècles plus tard. Son bébé meurt. Même blessure exactement que Gilgamesh. Mais elle, après avoir frappé à toutes les portes et découvert qu'aucune maison n'a échappé à la mort, elle ne part pas combattre la condition mortelle. Elle l'accepte, elle se laisse traverser, et elle devient sage à son tour. Voilà nos deux chemins, posés au tout début : Gilgamesh veut devenir invulnérable et il en sort vaincu et amer ; Kisā Gotamī accepte d'être fragile et elle en sort apaisée et reliée aux autres.
Le fils Se blinder, ou s'ouvrir. C'est revenu tout le temps, ça.
La mère À chaque école de pensée. Les stoïciens qui voulaient une âme comme une forteresse, que rien ne touche. Et en face, tous ceux qui disaient : non, accepte d'être touché, c'est par là que passe la vie. Se blinder ou s'ouvrir, c'est la grande alternative de toute notre série. Et je vais te dire une chose que je n'avais pas dite aussi nettement : aucun des deux n'a totalement tort.
Le fils Comment ça, aucun des deux ? Il faut bien choisir.
La mère Justement, je crois que non, et tu m'avais aidé à le comprendre dès le pilote. Tu te souviens, tu avais objecté : si personne n'avait jamais refusé la mort comme Gilgamesh, on n'aurait pas la médecine, les vaccins, la chirurgie. Et tu avais raison. Le refus, le combat, l'armure, ça a sauvé des millions de vies. Mais l'armure ne suffit jamais. À la fin, il reste toujours une part qu'aucune technique ne rattrape : un deuil, une perte, un adieu. Et pour cette part-là, il faut le chemin de Kisā Gotamī. Se battre pour ce qui peut se réparer, s'ouvrir pour ce qui ne se répare pas. Les deux, pas l'un contre l'autre.
Le fils Bon. Ça, c'est la fragilité de mourir, d'être blessé, qu'on n'a pas choisie. Mais cette saison, on a parlé d'une autre fragilité. Celle qu'on fabrique.
La mère Et c'est le deuxième grand fil, et peut-être le plus important politiquement. Il y a la fragilité qu'on subit : on naît mortel, blessable, dépendant, et ça, c'est la condition de tout vivant, l'humain comme l'animal, comme la plante. Personne n'y échappe. Et puis il y a la fragilité qu'on fabrique : celle qu'on ajoute aux gens pour les dominer. Tu te souviens de Fanon, cette semaine ?
Le fils Le psychiatre. L'enfant qui prend peur dans la rue juste à cause de sa couleur de peau.
La mère Voilà la fragilité fabriquée à l'état pur. Sa peau ne le rendait pas dangereux : on a posé le danger sur lui, du dehors. Le racisme, la colonisation, l'esclavage n'ont pas découvert des gens faibles. Ils ont fabriqué de la faiblesse, puis s'en sont servis comme excuse pour dominer. Et ça vaut aussi pour les femmes à qui on a longtemps assigné la fragilité, pour tous ceux qu'on a déclarés mineurs, incapables, à protéger malgré eux.
Le fils Et c'est là qu'arrive ta question de toujours. Qui tient le crayon.
La mère Le troisième fil, oui. Qui tient le crayon de l'Histoire. Qui a eu le droit d'écrire, de nommer, de décider qui était pleinement humain, qui était fragile, qui méritait qu'on le pleure et qui resterait un simple chiffre. On l'a vu avec Butler et les vies qu'on pleure ou pas. On l'a vu avec les catégories, le casier « vulnérable » qui protège d'une main et enferme de l'autre. Partout, la même question. Et la série entière a essayé de faire une chose : rendre le crayon. Rendre la parole aux vaincus, aux colonisés, aux femmes, aux peuples sans écriture, aux enfants. Comme toi, ce soir, qui as eu le droit d'avoir raison contre moi.
Le fils Alors voilà ce que je ne comprends toujours pas. Si la fragilité subie, il faut l'accepter, et la fragilité fabriquée, il faut la refuser… comment je fais pour faire les deux sans me tromper ?
La mère C'est la plus belle question que tu pouvais poser pour finir, et il n'y a pas de recette automatique. Mais il y a une boussole. Devant une fragilité, demande-toi d'où elle vient. Est-ce qu'elle vient de la condition de tout vivant — naître, aimer, perdre, mourir ? Alors accepte-la, traverse-la, ne reste pas seul avec, comme Kisā Gotamī. Ou est-ce qu'elle vient d'une domination, d'un regard, d'une étiquette qu'on t'a collée pour te tenir ? Alors refuse-la, démonte-la, demande qui a tenu le crayon, comme Fanon. La sagesse, ce n'est pas d'être toujours fort ni toujours doux. C'est de savoir quelle fragilité on a devant soi.
Le fils Donc être fragile, finalement, ce n'est pas un défaut.
La mère C'est tout le contraire, et c'est là-dessus que je veux qu'on se quitte. Pendant tout ce voyage, on a cru, au début, que la fragilité était un problème à réparer, une faiblesse à cacher, une armure à enfiler. Et on découvre, à la fin, que c'est exactement l'inverse. C'est parce que tu es blessable que tu peux être touché par quelqu'un. C'est parce que tu peux perdre que tu sais aimer. C'est parce que tu as dépendu des autres, et que tu en dépendras encore, que tu fais partie du monde des vivants. La fragilité n'est pas ce qui te sépare des autres. C'est exactement ce qui te relie à eux.
Le fils Fragile et fort à la fois, alors. Pas l'un ou l'autre.
La mère Tu viens de dire en cinq mots ce que des milliers d'années de pensée ont cherché. Voilà la phrase que je voudrais que tu emportes pour toujours : être fragile n'est pas un défaut à réparer, c'est ce qui nous lie les uns aux autres — et un être humain accompli n'est pas celui qui a vaincu sa fragilité, c'est celui qui a appris à être fragile et fort à la fois.
La mère Et pour la toute dernière fois, je te laisse avec une question. Pas une question sur l'Histoire, ni sur les sages, ni sur les pays. Une question sur toi, pour toute ta vie qui commence. Le jour où tu te sentiras fragile — et ce jour viendra, plusieurs fois — est-ce que tu chercheras à t'en cacher comme d'une honte, ou est-ce que tu oseras, ce jour-là, tendre la main et laisser quelqu'un te toucher ?